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Didier Berthod : son come-back incroyable à l'escalade

Dernière mise à jour : 31 mai




En 2020, Didier Berthod, prodige de l'escalade mondialement connu pour ses ascensions audacieuses, a fait un retour inattendu et triomphal dans le monde de la grimpe après avoir passé plus d'une décennie au sein d'une communauté religieuse. Son parcours est une véritable odyssée, marquée par une quête de sens et une exploration profonde de la foi, de l'intellect et de l'humanité. À travers ses expériences, Didier a redéfini sa relation avec l'escalade et avec lui-même, démontrant que les passions les plus ancrées peuvent renaître même après des détours spirituels et intellectuels. Cet article retrace le cheminement extraordinaire de Didier Berthod, de ses premières prises en tant que grimpeur élite à sa renaissance comme philosophe et grimpeur, jusqu'à ses récentes réalisations sur les parois les plus emblématiques du monde.


Didier a commencé l'escalade à l'âge de 13 ans lors d'un camp d'alpinisme près de Chamonix. Rapidement, cette activité est devenue une partie intégrante de son existence, nourrie par les exploits de grimpeurs emblématiques comme Ben Moon, Alex Huber, et Yuji Hirayama. Sa passion pour l'escalade s'est transformée en ambition de devenir professionnel, une décision qui allait façonner sa vie.


La percée avec Greenspit :


L'une des premières réalisations marquantes de Didier fut l’ascension de Greenspit en 2003. Cette ascension s'inscrit dans sa découverte et son amour pour l’escalade de fissure, une discipline à la fois exigeante et authentique.


"Pour parler de Greenspit il me faut tout d’abord évoquer mon rapport à l’escalade de fissure. Comme l’immense majorité des européens qui débutaient l’escalade à cette époque, j’avais commencé par clipper des spits, faire du bloc et grimper en salle quand il pleuvait. Les fissures, connaissais pas. Ou du moins, uniquement à travers quelques photos du Yosemite, ou certaines histoires concernant les longues voies à Chamonix. Mais je dois dire cependant que j’éprouvais une certaine attirance pour ces fissures. C’était beau, pur, éthiquement très exigeant. Certes la légende voulait que ça faisait mal, que c’était impossible sans une technique quasi-ésotérique réservé à un petit peuple d’élu nord-américain, et que c’était flippant à mort car les spits y’en avaient pas, et qu’ainsi pour revenir le soir autour du feu sain et sauf il fallait placer friends, nuts et compagnie, autant de pièces bizarres qui coûtent chers et dont personne ne sait vraiment si ça tient ou pas… bref, grosse légende à faire pâlir Tolkien. Mais ça m’intéressait quand même, et ça m’attirait. Et à cette époque Alex Huber venait de grimper en libre Salathe Wall sur El Capitan au Yosemite, et les photos de la fissure

du Head Wall me faisaient rêver. Du coup je m’y suis mis, petit à petit. D’abord à Chamonix, notamment au Petit Clocher du Portalet, puis par-ci par-là autour de chez moi (car quand on aime, on cherche, et quand on cherche, bien souvent on trouve). Puis finalement, à 21 ans, j’ai fait mon premier séjour au Yosemite. Une sorte de révélation, même si je me suis fait rouster bien comme il faut, que ce soit en big wall (j’avais essayé Salathe en libre), ou sur des fissures d’une seule longueur en mode falaise. Mais c’était un déclic, et le virus, je l’ai choppé. L’année suivante je découvrais une sorte de petit Yosemite en Italie, grâce à un reportage dans un magazine français. C’était la Vallée de l’Orco. J’y suis allé principalement pour faire la fameuse fissure dite du désespoir (une sorte de grosse offwidth-cheminée diagonale – Fessura della Disperazione en italien). Mais dès mon premier jour dans cette vallée magnifique, j’avais repéré un toit fissuré qui paraissait majeur. J’y suis allé, et de suite ça a été le coup de foudre. Une ligne extraordinaire, une fissure qui traverse horizontalement

un gros mur déversant. La fissure était équipée de spits jusqu’au milieu. A cette époque

j’étais très remonté face à l’idée de spiter des fissures, et je me suis permis de tout enlever. Pour la petite histoire, ce jour même l’équipeur est venu au pied du toit. Il avait vu que des grimpeurs essayaient la fissure, et était tout content que sa voie trouvait de l’intérêt. Ce n’était pas à proprement parler sa voie. C’était l’italien Roberto Perucca, le prodige de cette région dans les années 80, malheureusement décédé bien trop jeune dans un accident, qui l’avait ouverte. En sa mémoire le toit avait était rééquipée par Gian Mario, un jeune locale. Lorsqu’il a vu que les spits avaient été enlevé, il est parti en larmes. Il était persuadé que j’avais détruit la voie, et par conséquent détruit le mémorial. Mon italien était trop mauvais pour bien lui expliquer la situation, et même si mon italien aurait été meilleur, son cerveau n’aurait de toute façon pas réussi à mettre ensemble les deux concepts de « plus de spits » et « possible quand même de grimper ». C’était assez chaud. Pour ma part j’essayais tant bien que mal de lui dire que je n’avais pas enlevé les spits pour rendre impossible l’ascension, mais que je l’avais fait pour rendre l’ascension encore plus intéressante. Et, surtout, j’avais mis un relais à la sortie du toit, accomplissant en un sens l’effort de Perucca. Je crois que c’est cela, combiné avec mes essais dans la voie avec les friends, qui lui a permis de voir le

concept. Et depuis c’est devenu un très bon ami, je pense même qu’il est encore plus fier de son mémorial ainsi. C’est d’ailleurs lui qui m’a assuré lors de ma réussite. Celle-ci est arrivée durant l’automne. Mon projet initial était de repartir aux États-Unis, mais je n’avais pas d’argent. Alors je me suis dit que la vallée de l’Orco serait mon Yosemite pour cette année. Et j’y suis allé souvent, et j’ai réussi la fissure, que j’ai nommée Greenspit. Là j’avais fait l’ascension avec les protections en place, ce qui se nomme dans le jargon américain « pinkpoint ». C’était plus simple ainsi dans le deux sens du terme. D’une part cela évite de devoir enlever les protections à chaque essai, et d’autre part ça évite de devoir mettre les protections pendant l’ascension. J’ai côté la voie 5.14, ce qui faisait appel au système américain de cotation et qui évoquait automatiquement que Greenspit se situait dans la catégorie des fissures américaines. Aussi 5.14 ne se trouve jamais comme tel dans un topo. Ces chiffres sont toujours précisés par une lettre, qui va de « a » à « d », comme d’ailleurs dans le système français (qui va lui de « a » à « c »). 5.14 regroupe les cotations qui vont de 8b+ à 9a. Or je ne voulais pas mettre de lettre car je voyais bien que la voie pouvait être du 9a pour un grimpeur qui ne savait pas coincer, ou « que » du 8b+ pour quelqu’un qui savait. Je trouvais marrant de titiller les européens sur cette question. Aujourd’hui le consensus est de coter la voie 8b, ce qui m’avait d’ailleurs semblé le cas lorsque, quelques années plus tard, j’avais regrimpé Greenspit en plaçant les protections (redpoint). Finalement, je dois également mentionner mon ami grimpeur et photographe Fred Moix, qui était là lors de

l’enchaînement, et qui a pris les fameuses photos qui ont fait le tour de monde. C’est

d’ailleurs grâce à lui que je me suis retrouvé dans les magazines, moi qui avait toujours été jusque-là en-dessous des radars médiatiques."


Didier a réalisé plusieurs ascensions notables qui ont marqué sa carrière. Parmi elles, la fissure « From Switzerland With Love » à Indian Creek en 2004, et la première longueur de « l’Histoire sans fin » au Petit Clocher du Portalet. Il a également libéré une voie d’artif en Norvège sur la paroi du Blamann et gravi « Learning to Fly » à Indian Creek.


L’Impact du Film "First Ascent" :


La participation de Didier au film "First Ascent" a joué un rôle crucial dans sa reconnaissance internationale. À une époque où les réseaux sociaux et YouTube n'existaient pas encore, ce film est devenu une référence incontournable dans le milieu de l’escalade. Didier se souvient :


"Le film First Ascent m’a projeté sur la scène internationale comme aucun autre média papier ne l’avait fait. Ceci s’explique par le contexte de l’époque, où les médias sociaux n’existaient pas, et Youtube non plus. Ainsi si un grimpeur voulait voir un film d’escalade, il n’avait pas d’autre choix que d’acheter une VHS ou un DVD, ou d’aller à un festival de film de montagne. Or First Ascent s’est trouvé être une grosse production américaine (c’est, pour le faire court, l’ancêtre des Reel Rock), qui s’est vu primé dans quasiment tous les festivals de films. Mais je crois que ce film a également permis aux grimpeurs de voir le côté humain et quelque peu charismatique de ma personne. Un aspect qui n’est que difficilement partageable sur du média papier. Et les gens, je crois ont aimé. Mais ce film se termine également sur mon arrêt de l’escalade et mon entrée dans un monastère. Ma carrière s’arrêtait là, et ce film n’a donc en rien modifié ou influencé ma carrière. En y réfléchissant cela a dû être la source de beaucoup de frustration de la part de nombreuses personnes, car dans le même mouvement

par lequel il me découvrait, je les quittais. Un peu comme si un produit qui venait de figurer sur un publicité était aussitôt retiré du marché.."


Une blessure déterminante :


En 2006, Didier a subi une blessure au genou, une ancienne déchirure des ligaments croisés qui a refait surface. Cette blessure a eu un impact profond sur sa carrière et sa vie personnelle.


"Ce fut une expérience assez libérante. En effet, en février 2006 j’apprenais que j’allais

devenir papa. Un choc immense pour la personne relativement jeune que j’étais alors, et aussi pas mal perdu en dehors du monde de l’escalade. J’ai eu l’impression que ma vie s’effondrait, que j’allais devoir arrêter l’escalade et que « tout était foutu ». Après avoir exploré plusieurs options professionnelles afin d’assumer cette future paternité, je me suis dit que je pouvais peut-être envisager de gagner de l’argent avec l’escalade. J’étais bien sponsorisé, mais je ne recevais que de l’aide matériel. Je ne me sentais pas à la hauteur de demander plus, et aussi je ne voulais guère entrer dans le monde professionnel. Mais là, au vue des circonstances, je me suis dit que je pouvais, au moins, essayer de franchir le pas. L’année précédente j’avais été à deux doigts de réussir une fissure au Canada, la désormais fameuse Cobra Crack. Mes

tentatives avaient été filmées et il ne manquait plus que l’enchaînement pour boucler le film. Réussir la Cobra m’aurait sans problème permis d’accéder à du sponsorship professionnel, et même si ce n’était pas mon plan ni même mon état d’esprit, je me suis dit que ça pouvait être une solution pour vivre l’escalade en mode famille. Je m’étais alors beaucoup entraîné pour cet objectif, mais j’étais très fatigué psychologiquement car le couple n’allait pas bien et moi- même j’étais vraiment profondément déstabilisé. Lorsque mon genou m’a clairement fait comprendre qu’il fallait que j’opère, ça m’a libéré de toute cette pression que j’avais. Il était clair qu’il fallait maintenant prendre soin de moi, faire une pause, revenir en Suisse (j’étais alors entre le Canada, les Etats-Unis et l’Australie) et me faire opérer."



Un parcours marqué par la spiritualité :


Après sa blessure au genou, Didier Berthod a entamé une transition profonde vers la vie religieuse. Bien qu'il ait été chrétien depuis son enfance, cette période de sa vie a été marquée par un retour intensifié à la foi.


"J’étais chrétien depuis mon enfance. Par culture et tradition, mais aussi par intérêt personnel. Les questions philosophiques relatives au sens de l’existence me passionnaient déjà. Je n’étais pas forcément un chrétien très pratiquant ni même très dogmatique, mais j’essayais tout de même de suivre ce qui se nomme « l’enseignement de l’Église ». Le pape était alors Jean-Paul II, et les sujets du préservatif et de la sexualité en général étaient l’un de ses grands cheval de bataille. Pour ma part je n’avais jamais eu de petite amie alors ces questions ne me touchaient que d’assez loin. Mais en 2005 je suis tombé amoureux d’une grimpeuse canadienne et les débuts de ma vie sexuelle ont été marqué par la honte et la culpabilité. Et ces sentiments ont d’ailleurs explosé lorsque j’apprenais que j’allais devenir papa. Ma réaction spirituelle et religieuse a été de me durcir encore plus par rapport à ces sujets, et j’ai voulu tout de suite me marier. Mais aussi, au vue de ma détresse existentielle, je me suis tourné vers Dieu et vers l’Église comme jamais auparavant. Je découvrais que la figure de Jésus était principalement celle d’un Sauveur, et non pas celle d’un philosophe, d’un sage ou

d’un prédicateur charismatique. Or ça tombait bien, car j’avais justement besoin d’aide. Ou besoin d’être sauvé. Je me suis tourné alors vers lui à fond, mais alors vraiment à fond. J’ai prié, j’ai jeûné, j’ai pratiqué les sacrements de l’Église. Le soir même où mon genou a lâché, j’ai vécu comme une expérience mystique. J’ai cru un moment devenir chamane, ou vivre une sorte d’expérience chamanique. Ce n’est pas facile à décrire, mais en gros c’était comme si je comprenais le monde d’une manière plus profonde et plus vraie, transperçant le monde imprécis et trompeur des apparences. J’ai tout de suite aussi eu l’impression de vivre une expérience divine et spécifiquement chrétienne. Le lendemain je téléphonais à un prêtre auprès de qui je m’étais ouvert au sujet de mes difficultés. Il m’a tout de suite confirmé dans mon interprétation chrétienne de cet événement, et cela a donné le coup de départ à l’interprétation spécifiquement chrétienne de ma vie : tout faisait sens pour que je me pense comme un élu du Christ, un humain choisi pour vivre une vie particulière à la suite de Jésus Christ. Depuis ce jour j’ai assumé d’être un élu, et j’allais franchir toutes les étapes pour concrétiser cet appel divin. J’ai coupé petit-à-petit tous les liens qui me liaient à la société et « au monde » comme l’on dit dans le langage chrétien, à commencer par ma petite amie enceinte. Mais j’ai aussi coupé tous les liens que j’avais avec ma famille, mes amis, et aussi

avec moi-même. Je précise aussi que dans l’univers biblique et catholique, tout quitter pour suivre Jésus est tout-à-fait légitime du moment que la personne en question est appelée par Dieu pour le faire. Et même quitter femme et enfants. D’ailleurs le saint patron de la Suisse, saint Nicolas de Flüe, avait quitté sa femme et ses dix enfants pour vivre en ermite. Certes les chrétiens savent que ce n’est pas ordinaire, mais c’est tout-à-fait légitime dans leur vision du monde."


Rejoindre la communauté Eucharistein :


Séduit par le charisme et l'intelligence du fondateur de la communauté Eucharistein, Didier n'a pas hésité à s'engager corps et âme dans cette nouvelle voie.


"Le prêtre auprès de qui je m’étais ouvert était le fondateur de la communauté Eucharistein. Un homme extraordinairement charismatique, pour ne pas dire gouroutique. Il m’avait séduit dès la première rencontre. Un homme très intelligent, capable de parler pendant des heures sur tous les sujets possibles et imaginables. Il avait des réponses pertinentes et pleines de sens sur les sujets philosophiques qui m’intéressaient énormément. Il n’a pas fallu grand-chose depuis mon expérience mystique pour rejoindre sa communauté et m’y engager corps et âme.

La prêtrise est venue dans un deuxième temps. La communauté étant catholique, elle se devait de posséder un certain nombre de prêtre afin de célébrer les sacrements. En effet tout le système religieux catholique tourne autour de la figure du prêtre. Dans notre communauté nous ne choisissions rien par nous-même. Il s’agissait toujours de choix qui venait de nos supérieurs, et ce pour tous les domaines de notre vie. Un jour la communauté m’a annoncé qu’elle m’avait sélectionné pour devenir prêtre. Mon sentiment était mitigé entre d’une part quitter la vie cachée et coupée du monde que j’appréciais énormément, et d’autre part avoir la possibilité d’imiter encore plus le Christ. Mais de toute façon mon sentiment n’avait aucune importance dans mon style de vie. J’ai donc débuté des études de philosophie et de théologie dans une université suisse, et suis devenu prêtre en 2018."


La transition vers la philosophie et le retour à l'escalade :


En 2020, Didier Berthod a pris une décision cruciale : quitter la communauté religieuse et reprendre l'escalade. Ce choix a été largement motivé par son immersion dans les études universitaires.


"Les études universitaires m’ont ouvert à la réflexion intellectuel. Avant cette étape, j’avais toujours snobé la pensée ou la réflexion philosophique, ayant toujours été, en un sens, un pur existentialiste (un existentialiste snobe la réflexion au profit de l’expérience humaine brut, sans filtre idéologique). J’avais par exemple horreur des livres, considérant ces derniers comme un obstacle à l’expérience relationnelle (que cette dernière soit avec soi-même, les autres, la nature ou encore le domaine du divin). A l’âge de 25 ans, je n’avais dû lire en tout et pour tout qu’une vingtaine de livre. Lors de mon entrée dans la communauté, je découvrais un intérêt pour la lecture de la Bible ainsi que pour la vie de certaines figures charismatiques, mais je snobais toujours la réflexion, qu’elle ait été théologique ou philosophique. Jésus n’avait rien écrit, et il n’avait pas passé ses nuits à étudier. Il avait été inspiré par Dieu, grâce à ses heures de prières et à sa radicalité. Je voulais faire de même. Mais lors de mes études, j’ai découvert la richesse de la pensée, de la réflexion, de l’étude. Et j’y suis allé à fond. J’ai

étudié et lu comme peu de mes collègues de classe. J’avais trente ans lorsque je débutais mes études universitaires, et en l’espace de cinq ans j’ai comme rattrapé tout le retard que j’avais accumulé ayant quitté l’école très tôt et n’ayant jamais mis un nez dans un livre. Je suis devenu théologien, un peu historien et pas mal philosophe. Et cela m’a naturellement amené à questionner la véracité historique de la Bible, sa pertinence plus de deux milles ans après les faits qu’elle rapporte. J’en suis arrivé à découvrir que Jésus était bien plus humain que ce que je pensais, moi qui l’avait toujours considéré comme une divinité qui partageait certes ce que la philosophie nommait « la nature humaine », mais qui ne partageait pas l’expérience humaine. Jésus par exemple ne tombait pas amoureux, n’avait pas peur, n’avait pas la foi. Il était Dieu, et donc très différent de moi qui ne l’était pas. Découvrant un Jésus humain, qui partage non seulement la même nature que moi mais également la même expérience que moi (une expérience marquée par le doute, la peur, l’incertitude, etc.), j’ai senti la nécessité de reconnecter avec mon histoire, mon passé. De redevenir humain. Ceci m’a placé en porte à faux massive d’avec ma communauté et j’ai donc dû la quitter. Mon christianisme n’était tout simplement plus le même, et j’ai choisi de partir. J’ai rejoint la

ville de Toulon pour des raisons internes à l’église catholique, et là j’ai exercé le métier de prêtre pendant une année. Et c’est là que j’ai repris l’escalade, dans ce mouvement

d’unification de ma vie, pour ne pas dire de réhumanisation. Je reprenais l’escalade de la

même manière que je reprenais contact avec ma famille et mes amis. C’est également à ce moment-là que j’ai voulu rencontrer ma fille, ainsi que revoir mon ancienne compagne."


Avec détermination, il s'est entraîné intensivement et a rapidement retrouvé un bon niveau, atteignant des performances impressionnantes en peu de temps.


"Je me rappelle avoir eu très mal aux doigts et aux pieds ! bon, il faut dire que mon premier jour dehors s’est passé au Cimaï, où les prises sont bien tranchantes ! J’ai fait un 6b+ et quelques 6c. C’était très laborieux. Les sensations n’étaient absolument pas là. Mais c’était cool quand même. Être dehors, grimper, passer un bon moment avec un copain. Sinon j’ai grimpé en salle à Toulon, et c’était sympa. C’était à la fois reprendre une activité que je connaissais déjà, et en même temps faire quelque chose de complètement nouveau. J’ai assez rapidement décidé de m’entraîner afin de revisiter la fin de ma carrière, et l’entraînement a fait que j’ai progressé somme toute assez vite. En juin 2020, soit 8 mois après la reprise, je refaisais du 8a. Atteindre le 8b m’a pris une année de plus, et de même pour le 8c. Je m’attendais que ce soit un peu plus rapide, mais je découvrais que mes tendons avaient besoin de temps pour redevenir forts. A ce propos ma grande crainte était de me blesser et c’est malheureusement arrivé en 2022, une grosse tendinite au coude qui a nécessité une pause de deux mois."


Réalisations récentes et défis majeurs :


Ascension de The Crack of Destiny


L'une des réalisations marquantes de Didier est l'ascension de The Crack of Destiny (8c) à Squamish en 2023. Cette fissure, située au sommet du Chief, est une voie spectaculaire et techniquement exigeante.


"Crack of Destiny est une fissure extraordinaire tout au somment du Chief à Squamish (Le

Chief c’est un peu l’El Capitan canadien). Tu la grimpes comme une dernière longueur du

Verdon, en tappant un rappel depuis le haut. T’as 500 mètres de gaz, et c’est juste magique.

La voie fait 30 mètres, dans un dévers à 25 degrés. La fissure est homogène tout le long,

d’une taille juste suffisante pour y coincer les doigts.

Je suis arrivé à Squamish en mars 2022 et il était clair que j’avais Cobra Crack en tête. Je me

disais que ce serait cool de retenter l’aventure et d’essayer de terminer ce projet. Mais je

voulais également revisiter mon rapport à Squamish. Je ne connaissais que la Cobra, et

j’avais l’impression de ne connaître qu’un tout petit bout de rocher par rapport à ce que

Squamish peut offrir. J’ai donc passé du temps à repérer des lignes, à me balader, à jumeler et

à feuilleter les topos. Dans un topo j’ai vu une photo dans laquelle on voyait ce qui allait

devenir Crack of Destiny. La fissure était parfaite, mais puisque visiblement personne ne

l’avait grimpé j’ai pensé qu’elle devait être trop petite pour coincer les doigts. En fissure,


c’est souvent très difficile d’estimer la véritable taille lorsque tu regardes une photo ou que tu jumelle de loin. Pour en avoir le cœur net il faut quasiment toujours aller jeter un coup d’œil de près, et c’est ce que j’ai fait. Ma grande surprise était de découvrir à quel point la fissure était déversante, ce qui ne se voyait pas en photo. La taille de la fissure était bonne, une fissure à doigt parfaite, sauf le dernier mètre. Ce fut de suite le coup de foudre, et je me suis mis à la travailler. J’ai appris par la suite que certains grimpeurs canadien l’avaient déjà essayé dans le passé, mais ils l’avaient jugée impossible car à la fin la fissure se bouche avant de rejoindre un dièdre. Pour ma part j’ai trouvé une méthode qui consiste à faire une sorte de karaté kick et permet de rejoindre le dièdre là où la fissure reste suffisamment grande pour les doigts.

Durant l’été 2022 j’y suis monté une trentaine de fois, j’étais à deux doigts de la réussir mais ça ne l’a pas fait. Il faut dire que durant cet été je galérais avec ma tendinite au coude et je n’arrivais pas à grimper à fond. Dès le début de la saison 2023 j’y suis retourné, et l’enchaînement est arrivé assez vite. D’abord en pinkpoint, puis en red quelques jours plus tard. C’était magique. Ça m’a beaucoup apporté, notamment dans le fait de me confirmer dans ce que je pourrais appeler mon audace. En effet dès mon retour à l’escalade j’avais en tête de retrouver le haut niveau et de revisiter ma carrière. Beaucoup n’y croyais pas, et personnellement j’ai eu des hauts et des bas aussi. Listez tous les obstacles pour retrouver le haut-niveau, je cochais presque chaque case. Mais j’avais ce désir au fond de moi, une démarche qui faisait sens et qui m’habitait. Etre confirmé dans mon intuition m’a également aidé dans mon travail de confiance en moi-même, moi qui avait arrêté de me faire confiance durant mes années de vie monastique (où l’on était entraîné à faire confiance à Dieu ou à

l’Église, mais jamais à soi-même)."


Retour à Cobra Crack :


Parmi les projets chers à Didier, Cobra Crack occupe une place spéciale. Ayant tenté cette voie près de 20 ans plus tôt, il a ressenti un profond désir de revenir et de finir ce qu'il avait commencé.


"Je dirais que j’étais porté par deux sources de motivation pour retourner à Cobra Crack. La première était le désir d’achever ce projet. Certes la première ascension m’avait échappée, mais la voie restait toujours à gravir, que ce soit pour la deuxième, la troisième ou peu importe la place. Et mon rapport à la Cobra était un rapport marqué par l’échec. Non pas que ce soit à ce point déterminant pour mon existence (ce n’est pas parce que je vis l’échec que je suis un échec), mais tout de même j’avais le sentiment d’un inachevé. Et ce d’autant plus que j’avais repris le niveau nécessaire pour la faire. La deuxième source de motivation était simplement l’escalade en elle-même. Cobra, avant d’être une des plus difficile fissure du monde, c’est d’abord une des plus belle. Et c’était ça qui m’avait amené à l’essayer en 2005. Je voulais donc la grimper comme n’importe quel grimpeur qui veut grimper une ligne particulière. Il y a de l’attirance, et c’est souvent inexplicable. Je suis retourné dans Cobra dès après mon enchaînement de Destiny, l’année passée. J’étais vraiment en forme et les mouvements dans Cobra filaient facile. Par contre je me sentais vraiment sous pression. Chaque fois que je partais pour essayer la Cobra, je me sentais stressé dès le matin au café. C’était dure à gérer, surtout parce que j’avais l’impression de n’avoir aucune prise pour gérer ce stress. Mais ça ne m’empêchait pas de taper des essais et dès le deuxième jour dans la voie je tombais tout en haut. Lors de mon troisième jour je me suis pris un râteau tout en haut, après le rétablissement, au niveau où tu places la protection après le

runout. Je pense que j’ai pris dix bons mètres, et je me suis fracassé sur la dalle en bas. Je n’étais jamais tombé si haut, et j’avais toujours jugé la chute dans Cobra comme

impressionnante mais pas dangereuse. Durant cette chute j’ai aussi pivoté sur moi-même, ce qui fait que je n’ai pas pu amortir le choc avec mes pieds. J’ai tapé de dos, et j’ai mis la main pour amortir la chute. Et la main n’a pas trop aimé car à l’hôpital, deux heures après, la radio montrait un radius en trois morceaux…

C’était bizarre. C’était comme si le sort s’acharnait. Une sorte de malédiction autour de cette fissure. Mais j’ai pris la vie du bon côté, en choisissant volontairement de ne pas partir dans des interprétations mystiques de cet événement. Des chutes, ça arrive, et surtout quand on est stressé et sous pression. On n’arrive moins à s’écouter et à écouter les autres ainsi que les petits signes de la vie. J’ai eu cet accident en juillet de l’année passée, et en janvier de cette année j’étais de retour en forme.

Je suis retourné dans la Cobra mi-avril, grâce à un printemps étonnamment sec à Squamish. Mon but principal était de trouver un moyen de placer une protection supplémentaire afin d’éviter de risquer à nouveau une chute dangereuse. Contre toute attente, la meilleure option s’est avéré être le fameux mono inversé. Ajouter une protection dans le head wall c’était comme ajouter un mouvement, mais pour moi c’était ça ou rien. Physiquement, faire les mouvements isolés a toujours été assez facile pour moi. Mais c’est au niveau de l’endurance que ça bloquait (ça a toujours été mon point faible). Je tombais toujours un peu essoufflé, comme si j’avais besoin d’un repos au milieu de la voie. Le head wall de Cobra c’est 14 mouvements difficiles à la suite, sans pieds et sans repos. Pour travailler ça j’ai créé un circuit sur mon spraywall qui imitait l’effort de Cobra. Et ça m’a beaucoup aidé. Aussi ce qui est difficile avec Cobra ce sont les gobies, à savoir la peau qui s’arrache à cause des coincements. Lorsque tu te fais un gobie, il faut laisser en tout cas une bonne semaine voire 10 jours pour guérir. Et durant tout ce temps tu ne peux pas retaper des essais car sinon le gobie, au lieu de guérir, s’aggrave encore plus. Cette année je me suis fait trois beaux gobies lors de mon deuxième jours, c’était embêtant ! Sinon psychologiquement ce n’était pas facile de choisir de retourner dans Cobra. J’ai ici à Squamish plein de projet et j’étais très tenté de laisser tomber Cobra pour m’amuser sur les projets. Un nouveau projet c’est excitant, c’est fun. Cobra, c’est vieux, j’y suis monté déjà plein de fois. C’était presque plus une corvée qu’autre chose. C’était aussi difficile parce que j’avais peur de m’enfermer dans un projet sans fin. De devoir aller à Cobra durant toute une saison, et passer ainsi à côté d’autres aventures. Je ne voulais pas me retrouver bloqué dans un monde fermé. Et aussi j’avais plein de raisons qui venaient dans mon esprit pour me dire d’arrêter là, que l’histoire était suffisamment belle ainsi, que ça ne changerait pas grand- chose de réussir ou non… Aussi la pression était toujours là, mais cette année j’ai réussi à

mettre le doigt sur sa source. Il se trouvait en effet que je me disais inconsciemment, chaque fois que je montais essayer Cobra, que cette fois ça sera la bonne. Que ce jour sera le jour J. Ainsi j’ai pu travailler dessus, en me forçant à penser et à croire qu’aujourd’hui ce ne sera pas le jour J. Que ce ne sera pas la bonne. Qu’aujourd’hui ce ne sera qu’un jour de plus à essayer la Cobra, à se faire des gobies aux doigts, à passer du temps avec les copains. Et le premier jour où j’ai pu faire ce travail psychologique, ça a passé !"


La réussite, la magie, la délivrance :


"Réussir Cobra était également magique, mais différent de Destiny. Là c’était plus profond, une sorte d’accomplissement. J’ai aussi eu en tête la final du film « un jour sans fin », où le protagoniste passe enfin à un autre jour. Et il le passe à la fois parce qu’il a travaillé sur lui, mais aussi un peu comme un cadeau. Les raisons profondes lui échappent. C’est juste que c’était mûr, que le moment était arrivé, que là, ça sonnait juste. J’ai vraiment le sentiment que les causes profondes de ma réussite m’échappent. Pourquoi que maintenant et pas en 2005 ?

Franchement, ce n’est pas une question de forme. Peut-être mon rapport à l’escalade, aux autres, à moi-même ? Quoi qu’il en soit pour moi c’est sûr que cette ascension est

symboliquement et psychologiquement énorme. Je me sens aussi tellement privilégié car une telle expérience ne se vit que très rarement dans une vie. En y réfléchissant je vois aussi que j’ai fait Cobra non seulement pour moi-même mais également pour la communauté des grimpeurs. Depuis le film First Ascent, il y avait comme un sentiment répandu d’inachevé dans mon histoire. Une petite tristesse de voir ce jeune grimpeur tout plaquer pour « supprimer » sa vie dans un monastère et dire merde au monde en disant oui à Dieu. Lorsque j’ai annoncé ma réussite sur instagram, il y a eu comme une vague de joie qui a été complètement folle. C’était comme si la communauté des grimpeurs attendait inconsciemment cela. C’était fou."


Réflexion et avenir


Leçons tirées du parcours atypique


La vie de Didier Berthod, marquée par des transitions radicales entre l'escalade de haut niveau et la vie religieuse, lui a apporté une meilleure compréhension de lui-même.


"Disons que la plus grande leçon que je tire de tout cela est une meilleure connaissance de moi-même. J’ai toujours eu beaucoup de mal à me connaître et à me situer par rapport aux autres, et mon passé me montre que la raison de cela est certainement dû à un câblage particulier de mon cerveau. Je suis extrêmement polyvalent et doué, capable de performer en escalade mais également sur des bancs d’université. Je découvre aussi que j’ai une grande capacité à sortir des sentiers battus afin d’ouvrir des voies nouvelles, que ce soit en escalade ou ailleurs. Si une activité me passionne, je vais la vivre en profondeur et bien souvent la faire évoluer.

Mes années dans la religion m’ont également beaucoup apporté pour comprendre le monde d’aujourd’hui, très marqué par le fondamentalisme religieux de toute sorte. Mais ça, c’est un autre sujet.."


Objectifs futurs et contributions à la communauté


Didier continue de viser des projets ambitieux en escalade, principalement des fissures à travers le monde. Toutefois, ses priorités incluent aussi la reconstruction de ses relations familiales, notamment avec sa fille et sa compagne. Il envisage également de partager son histoire à travers un film ou un livre, inspirant ainsi d'autres grimpeurs et explorateurs de vie.


"Mes principaux projets sont des fissures, ça n’étonnera personne. J’ai des projets un peu partout dans le monde, que ce soit ici à Squamish, au Yosemite, en Utah, ou en Europe. J’aimerais bien continuer à pousser le niveau dans ce domaine, et à continuer à dénicher des perles. Par rapport à la communauté, disons que pour l’instant mon plus gros projet est devant ma porte. Ma compagne et ma fille sont mes priorité, elles que j’ai laissé tomber lorsque je suis rentré au monastère. Tout est à construire, et en partant bien plus bas que zéro. Sinon y’aura sans un film qui sortira autour de Cobra, et je m’imagine bien prendre la parole ici ou là pour le présenter. De nombreuses personnes me poussent aussi à écrire un livre pour partager mon histoire, peut-être que je vais m’y mettre un jour."


Un dernier message ?


"Disons que je bien placé pour encourager la communauté à aller au bout de ses rêves ! Même si ce n’est pas un message absolument universel, bien souvent la clé de la réalisation de ses rêves se trouve en soi-même. Notre destinée ici-bas me semble bien plus façonnée par nos choix, nos désirs, nos engagements que par les dieux (ou le sort, ou la fatalité). Après, d’un point de vue plus humain, je suis aussi assez bien placé pour encourager chaque personne à croire qu’il est possible de trouver sa voie. Non pas sa voie d’escalade, mais son chemin dans la vie. Trouver une certaine joie de vivre a été pour moi très difficile, et je crois que ce n’est facile pour personne. L’escalade apporte beaucoup, mais bien souvent cela ne suffit pas. Si la joie de vivre n’est pas backupé sur du plus profond que l’escalade, cette joie peut devenir malheureusement bien fragile. Je n’ai pas réponse toute faite sur les moyens de trouver sens à sa vie, mais je sais que chacun possède en lui-même les ressources nécessaire pour le trouver."



💬 : Didier Berthod

📷 : Pim Shaitosa @rach4thesky @fredmoix

🗞 : GrimpActu.

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