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Nolwen Berthier : Escalade et écologie, quand grimper devient un acte pour la nature

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    GrimpActu
  • il y a 46 minutes
  • 8 min de lecture

À force de grimper dehors, on finit par comprendre que le rocher n’est pas qu’un support, mais un monde vivant.


Suspendue à la paroi, le souffle court, le regard accroché à une prise invisible depuis le relais, on croit parfois grimper pour soi. Pour la cotation. Pour la ligne. Pour cette sensation brute de liberté que seule la falaise sait offrir. Et puis il y a ces moments où l’on comprend que le rocher n’est pas un décor, mais un monde vivant. Un monde fragile. Un monde qui encaisse, en silence.


C’est dans cet espace suspendu entre mouvement et réflexion que s’inscrit Une Voie pour la Nature, la série documentaire portée par la grimpeuse Nolwen Berthier.

Une série où l’escalade cesse d’être une performance isolée pour devenir un fil conducteur vers les grands enjeux écologiques. À chaque épisode, une voie emblématique. À chaque voie, une voix : celle d’un·e scientifique ou militant·e qui éclaire un combat pour la survie du vivant.


Loin des images de conquête et du culte de la performance, Nolwen propose autre chose : une immersion sensible dans des écosystèmes menacés, une invitation à ralentir, à regarder autrement ce qui vit au pied — et autour — de nos falaises. Grimpeuse professionnelle évoluant en milieu naturel, elle interroge sans détour notre rapport au sport, à la nature, et à la responsabilité qui en découle.


Nous avons pris le temps d’échanger avec elle. Sur son cheminement écologique, sur l’impact réel de l’escalade, sur les résistances du milieu, mais aussi sur ce que cette pratique peut devenir si l’on accepte d’en redéfinir les contours. Voici cet échange, comme une discussion à la fraîche, sac posé dans l’herbe, casque encore à la main.


Une Voie pour la Nature


Écologie et escalade : un cheminement personnel

À quel moment l’écologie est-elle devenue un sujet central dans ta vie et ta pratique de l’escalade ?


On évoque souvent l’idée d’un déclic, mais, en ce qui me concerne, il s’agit davantage d’un cheminement. Mes études ont ouvert la porte aux enjeux environnementaux, puis mon stage de fin d’études a été déterminant : c’est là que j’ai réellement pris conscience de l’ampleur des crises écologiques et du rôle que les organisations publiques et privées peuvent – et devraient – jouer dans ces combats. J’ai alors choisi de dédier mon activité professionnelle à ces questions. Aligner progressivement ma pratique sportive avec mes convictions est alors apparu comme une évidence.


En tant que grimpeuse professionnelle, ressens-tu une responsabilité particulière vis-à-vis du vivant ?


Ma responsabilité vis-à-vis du vivant est aussi grande que la dépendance que j’ai à son égard. Le vivant me permet de boire, de respirer, de me nourrir. Il est aussi ce qui me permet de m’épanouir et de me ressourcer. Et pourtant, je l’impacte par ma pratique et je l’expose par ma communication. En tant que professionnel·le des sports outdoor, nous portons aujourd’hui une responsabilité forte vis-à-vis du vivant, qu’on le veuille ou non. Mettre ma voix au service de ces enjeux, afin d’engager le plus grand nombre dans des changements profonds, est, pour moi, une forme de contrepartie à tout ce que le vivant m’apporte.


Ta manière de grimper, de voyager ou d’envisager ta carrière a-t-elle changé ces dernières années pour des raisons écologiques ?


Oui, beaucoup de choses ont changé dans ma manière d’appréhender l’escalade, car une fois que l’on sait, on ne peut plus faire comme avant. J’essaie de réduire les impacts négatifs de ma pratique (en ne prenant plus l’avion pour aller grimper, en privilégiant des séjours longs sur des sites en France et en évitant les secteurs déjà surfréquentés), mais aussi d’avoir une utilité sociétale en tant que sportive professionnelle. Cela implique d’avoir des critères de choix dans ses partenariats, d’imaginer des projets qui racontent des histoires différentes, de reconstruire certains rêves et d’en abandonner d’autres. C’est un processus quotidien, qui m’amène à remettre en question la manière dont j’ai construit mon rapport à l’escalade, la norme dominante de notre communauté, mais aussi mon éducation.


Une Voie pour la Nature

L’impact environnemental de l’escalade : sortir des idées reçues

L’escalade est souvent perçue comme un sport “proche de la nature”. Penses-tu que cette image correspond toujours à la réalité aujourd’hui ?


J’ai le sentiment que l’on bénéficie d’une image “d’écolos”, mais que la réalité est un peu différente. Aujourd’hui, j’observe une tendance croissante à collectionner les voies, collectionner les lieux de pratique pour pouvoir dire “j’y suis allé”. Nous consommons les espaces naturels pour notre épanouissement personnel, notre reconnaissance sociale, notre ego. Nous entretenons une incroyable relation de domination avec toutes les espèces qui vivent dans ces espaces naturels (et que l’on va jusqu’à appeler nos “terrains de jeu” !). Bien sûr, certain.e.s pratiquant.e.s sont très sensibles à ces aspects, mais ce serait une grossière généralité que de considérer que c’est une majorité. J’ai l’impression que notre communauté est consciente des enjeux climatiques, mais peu actrice dans la réduction de son empreinte, et qu’il y a encore beaucoup de chemin à parcourir sur les enjeux de biodiversité.


Peut-on, selon toi, concilier recherche de performance, exploration de nouveaux sites et respect des écosystèmes, sans tomber dans une forme de contradiction ?


La recherche de la performance sportive telle que nous la définissions aujourd’hui demande de mettre en place des processus qui vont à l’encontre de la soutenabilité : la sur-optimisation (via l’utilisation de matériel superflu, par exemple), le non-respect des limites du vivant (notre corps ou notre esprit, notre entourage parfois, mais aussi des vivants non humains en grimpant de nuit ou à l’autre bout du monde, par exemple) ou encore focaliser les ressources sur un seul individu (plutôt que les partager). Mais cette performance “à tout prix” n’est plus acceptable dans notre monde aux ressources finies. À l’image de notre société, nous avons besoin de sortir du culte de la performance telle que nous la connaissons, et redéfinir collectivement ce qui est à ériger comme modèle désirable, et ce qui ne l’est pas.


Agir concrètement : le rôle des grimpeurs et grimpeuses

Beaucoup de grimpeurs se disent sensibles à l’écologie mais ne savent pas toujours comment agir. Quels leviers simples ou concrets leur sembleraient les plus pertinents ?


D’un point de vue individuel, les actions sont assez simples et relèvent souvent du bon sens. Voici quelques exemples :


  • Éviter le piétinement : ne pas poser nos sacs sur les plantes, rester sur les sentiers d’approche…

  • Éviter les dérangements : changer de secteur en période de nidification, ne pas mettre de la musique à la falaise, éviter de crier et de grimper de nuit…

  • Arrêter d’aller tous au même endroit au même moment (n’y a-t-il pas d’autres secteurs que Céüse ?), se répartir sur les sites et développer notre curiosité pour des sites plus confidentiels

  • Réduire notre consommation de matériel et choisir des équipements plus durables

  • Limiter l’impact carbone de nos déplacements sportifs (est-ce bien raisonnable d’aller à Rockland ?)


Mais les actions individuelles ne doivent pas éclipser les actions collectives. S’engager bénévolement, agir au sein d’associations, aller voter ou faire entendre sa voix contre des projets destructeurs du vivant sont des leviers essentiels. L’escalade n’est qu’un révélateur d’un enjeu bien plus large : la nécessité de changer profondément notre regard sur les autres espèces et de remettre en question la domination humaine. Il est urgent d’intégrer l’idée que nous faisons nous-mêmes partie du vivant, au même titre que les autres espèces, et de prendre en compte leurs intérêts dans nos décisions, afin de leur redonner une véritable voix.


As-tu parfois rencontré des incompréhensions ou des résistances dans le milieu de l’escalade lorsque tu abordes les questions écologiques ?


Oui, régulièrement, et c’est normal car, par nature, l’humain n’aime pas changer ses habitudes. Les résistances observées relèvent moins d’un rejet de l’écologie que de mécanismes humains classiques : attachement aux pratiques existantes, perception de contraintes supplémentaires ou remise en question personnelle. Les grimpeur·se·s n’y échappent pas.


Penses-tu que l’escalade peut devenir un véritable outil de sensibilisation écologique, au-delà du simple loisir sportif ?


Nous avons la chance d’évoluer dans des espaces naturels fragiles et préservés, et d’entretenir un attachement émotionnel très fort à ces lieux. Imaginez un instant votre secteur préféré sans les arbres, les plantes ou les oiseaux qui l’habitent… ce serait triste, non ? Pour moi, cette proximité avec le vivant constitue un levier précieux pour faire évoluer nos postures : apprendre à regarder autrement ce qui nous entoure, à habiter ces espaces avec davantage d’attention et de responsabilité. Il devient aujourd’hui essentiel de renforcer et de cultiver notre relation au monde vivant, humain comme non humain. Personnellement, je vis l’escalade comme un véritable espace d’expérimentation, pour tester des modes de vie plus sobres, plus collectifs et plus attentifs au vivant. C’est un refuge en marge des normes dominantes, où l’on peut, à petite échelle, tenter d’anticiper et d’habiter autrement le monde.



« Une Voie pour la Nature » : raconter autrement l’escalade

Comment est née l’idée de la web-série Une Voie pour la Nature ?


Dans mon parcours, beaucoup de choix m’ont éloignée du sujet du vivant : j’ai arrêté la SVT en seconde, j’ai fait des compétitions à haut niveau pendant 10 ans qui m’ont fait voyager de gymnase en gymnase… et un jour, je me suis rendue compte que je savais nommer toutes les voies d’un secteur par cœur, mais que j’étais incapable d’identifier plus de 5 espèces au pied de la falaise. J’ai aussi réalisé que le sujet du changement climatique était partout, mais que l’écologie était souvent réduite à des enjeux d’énergie. Pourtant, notre planète est littéralement en train de mourir. J’ai alors eu envie de mieux comprendre ce sujet du vivant, en allant à la rencontre de personnalités aux modes d’engagement variés et de partager mes enseignements au plus grand nombre.


Pourquoi avoir choisi de lier chaque épisode à une voie d’escalade emblématique et à un enjeu écologique précis ?


Les chiffres, c’est bien, ça alerte, mais aujourd’hui, nous sommes submergés par les informations qui annoncent la crise écologique et pourtant rien ne change. Nous devons passer de la tête au cœur, traduire ces données en réalités, en espoirs, en colères, en indignations. En créant des ponts entre la science et le monde sportif, j’ai voulu favoriser un attachement émotionnel pour générer l’énergie de changer. J’ai utilisé l’escalade et les belles images pour toucher les gens, leur donner envie d’agir, en sortant du culte de la performance. Les voies d’escalade sont des pépites à côté de chez moi (que l’on ne connaît pas toujours). Je ne mentionne ni cotation, ni nom de voie, pour que le spectateur se concentre sur la beauté des mouvements, de la ligne, du cadre, comme une invitation à l’émerveillement.


Qu’est-ce que les rencontres avec les scientifiques et militant·e·s t’ont apporté, et qu’as-tu appris à leur contact dans ton engagement et ton combat pour l’écologie?


En choisissant ces personnalités, mon objectif était de mieux comprendre certains sujets, diffuser des expertises, mais aussi inspirer sur des modes d’engagement. Les interviews étaient extrêmement denses. J’ai plusieurs heures d’enregistrements absolument passionnantes et, d’ailleurs, le travail de sélection pour aboutir à des épisodes de 5 minutes a été aussi difficile que frustrant. Mais au-delà de ces échanges, nous avons aussi pu partager du temps ensemble dans des espaces naturels, autour de l’escalade. Ces moments m’ont permis de saisir, de manière plus intime, leur sensibilité et leur rapport au vivant. Chaque aventure avait quelque chose d’unique : ce sont aujourd’hui de précieux souvenirs de vie.


Message et résonance pour la communauté des grimpeurs

Qu’aimerais-tu que les grimpeurs retiennent en priorité après avoir regardé la série ?


Grimpeurs, grimpeuses, nous sommes des passionné.e.s, des citoyen.ne.s, des salarié.e.s, des parents, mais avant tout : des vivant.e.s. Et si on apprenait à déconstruire la normalité et à trouver une meilleure harmonie ?


Si Une Voie pour la Nature devait provoquer un changement, quel serait-il idéalement dans notre manière de pratiquer l’escalade ?


J’aimerais que cette mini-série ouvre des espaces d’action, des interstices, pour explorer d’autres modèles que celui de la domination qui structure encore largement nos sociétés. Elle invite à repenser notre relation aux autres vivants avec davantage d’humilité, dans nos pratiques sportives comme bien au-delà. Cela concerne les autres espèces, mais aussi nos relations entre humains. Pour moi, l’enjeu est clair : il s’agit de redonner du pouvoir à celles et ceux avec qui nous cohabitons, mais qui ne sont pas toujours entendu.e.s, et de leur faire une place réelle dans nos décisions du quotidien.


Plus largement, comment imagines-tu l’avenir de l’escalade dans un contexte de crise écologique globale ?


Que sera l’escalade dans un monde à +4 °C ? Probablement pas grand-chose. Nous sommes des conquérant.e.s de l’inutile, notre pratique sportive sera une futilité face aux problématiques de conflits, d’alimentation, d’accès à l’eau potable… Je ne pense pas que nous disposerons encore de ce privilège si nous restons sur la trajectoire actuelle.


En une phrase, quel message aimerais-tu adresser aux grimpeurs et grimpeuses qui aiment la nature autant que le rocher ?


Si la nature pouvait parler, que vous dirait-elle ?


Une Voie pour la Nature

✍️: Théo de GrimpActu

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