ONOS : l'association de l'Oisans qui fait vivre l'héritage de Jean-Michel Cambon
- GrimpActu
- il y a 13 heures
- 8 min de lecture
Des centaines de grandes voies ouvertes par Jean-Michel Cambon serpentent encore aujourd'hui dans les parois de l'Oisans et des Écrins. Pour des milliers de grimpeurs, elles sont devenues des classiques. Mais derrière ces lignes mythiques se cache une réalité souvent ignorée : sans entretien, aucune voie n'est éternelle. Après la disparition de l'ouvreur en 2020, il fallait éviter que cet héritage exceptionnel ne se dégrade. C'est de cette nécessité qu'est née, un an plus tard, l'association Oisans Nouveau Oisans Sauvage (ONOS), devenue en quelques années l'un des principaux acteurs du rééquipement des grandes voies du massif.

Certains ouvreurs laissent bien plus que des voies derrière eux : ils façonnent durablement un territoire. Jean-Michel Cambon fait partie de ceux-là. Disparu en mars 2020 lors d'un accident d'équipement, celui que beaucoup surnommaient le
« Poinçonneur des parois » a ouvert et entretenu plusieurs centaines de grandes voies dans l'Oisans et les Écrins. Son travail a profondément marqué ces massifs, où ses itinéraires comptent aujourd'hui parmi les plus parcourus.
Mais un tel héritage ne peut survivre sans entretien. Les ancrages vieillissent, le rocher évolue, les relais se dégradent et certaines lignes deviennent progressivement plus exposées. Sans un suivi régulier, une partie de ces itinéraires emblématiques risquait de disparaître ou de ne plus pouvoir être parcourue dans de bonnes conditions.
C'est pour relever ce défi qu'est née, en 2021, l'association Oisans Nouveau Oisans Sauvage (ONOS). Sa mission est simple en apparence, mais immense sur le terrain : préserver les grandes voies de Jean-Michel Cambon en les rééquipant lorsque cela est nécessaire, tout en respectant fidèlement l'esprit de leur ouverture.
Une association née d'un choc collectif
Lorsque Jean-Michel Cambon disparaît au printemps 2020, c'est toute la communauté locale qui est bouleversée. Au-delà de la perte d'une figure majeure de l'activité, c'est surtout la disparition de celui qui entretenait, documentait et surveillait des milliers de longueurs qui inquiète.
« Que vont devenir toutes ces voies ? »
Cette question revient immédiatement chez ses proches. Sans entretien, les spits vieillissent, les relais se dégradent et certains itinéraires risquent peu à peu de devenir dangereux. Pour beaucoup, laisser cet héritage se détériorer était inconcevable.
L'histoire d'ONOS commence presque par hasard.
Après la disparition de Jean-Michel Cambon, un appel aux dons est lancé afin de financer une stèle en son hommage à Ailefroide. La générosité de la communauté dépasse largement les besoins du projet. Les proches de JMC décident alors d'utiliser le surplus pour acheter du matériel de rééquipement et remettre en état une première grande voie : Nous partirons dans l'Ivresse, à la Meije.
Cette première initiative agit comme un déclencheur.
Très vite, d'autres grimpeurs proposent leur aide, d'autres projets émergent et un collectif informel voit le jour. Devant l'enthousiasme suscité, la création d'une structure officielle devient une évidence.
En 2021 naît Oisans Nouveau Oisans Sauvage, un nom directement inspiré des célèbres topos de Jean-Michel Cambon. Dans le même temps, l'association Topos Cambon, reprise par une partie de sa famille, poursuit la publication et la mise à jour de ses ouvrages. Une partie des bénéfices est reversée chaque année à ONOS afin de financer le matériel nécessaire au rééquipement.

Passer du travail d'un homme à une organisation collective
Si l'idée paraît simple sur le papier, sa mise en œuvre est un véritable défi.
Pendant des décennies, Jean-Michel Cambon gérait quasiment seul l'entretien de ses itinéraires. Désormais, il faut répartir ce travail entre plusieurs dizaines de bénévoles, organiser les chantiers, suivre l'état de centaines de voies et conserver une vision globale du massif.
Les premiers mois sont consacrés à un immense travail d'inventaire.
Les bénévoles repartent des carnets manuscrits de JMC, recensent les secteurs prioritaires et créent ce qu'ils appellent aujourd'hui « le Grand Tableau », une base de données qui centralise les voies nécessitant une intervention et permet de hiérarchiser les futurs chantiers.
Parallèlement, l'association met en place une véritable organisation : conseil d'administration, réunions régulières, outils collaboratifs, points de stockage du matériel dans l'Isère et les Hautes-Alpes, sans oublier une charte de rééquipement destinée à harmoniser les pratiques de tous les bénévoles.
Aujourd'hui, ONOS travaille en lien étroit avec les refuges, les guides, le Parc national des Écrins, les collectivités locales et les associations locales afin de coordonner les interventions sur l'ensemble du territoire.
Cette montée en puissance ne raconte pourtant qu'une partie de l'histoire. Car pour ONOS, l'enjeu n'est pas seulement de remplacer des ancrages : chaque intervention soulève une question plus fondamentale, celle du respect de l'œuvre des ouvreurs.
Rééquiper sans dénaturer : toute la philosophie d'ONOS
Remplacer un goujon ne consiste pas simplement à percer un nouveau trou dans la paroi. Chaque intervention pose une question essentielle : jusqu'où peut-on améliorer la sécurité sans modifier l'expérience imaginée par l'ouvreur ?
Pour répondre à cette problématique, ONOS distingue deux notions fondamentales : l'exposition et l'engagement.
L'exposition correspond au danger objectif : risque de retour au sol, chute sur une vire ou sur un relais. Sur ce point, l'association est claire : ces situations doivent être supprimées autant que possible.
L'engagement, en revanche, fait partie intégrante de nombreuses grandes voies historiques. Espacement des points, impossibilité de faire demi-tour facilement, nécessité de garder son sang-froid... autant d'éléments qui participent à l'identité d'un itinéraire.
L'objectif n'est donc pas de transformer une voie alpine en falaise école, mais de garantir que les protections existantes remplissent encore leur rôle. Les anciens ancrages sont remplacés par des goujons inox modernes, tout en respectant autant que possible le tracé et la philosophie de l'ouverture.
Avant toute intervention, les ouvreurs encore vivants sont d'ailleurs consultés lorsque cela est possible, afin que leurs intentions soient respectées. Les équipes s'appuient également sur les recommandations techniques de l'UIAA et privilégient systématiquement l'utilisation d'ancrages en inox 316L, plus durables et mieux adaptés aux conditions de montagne
Un travail colossal, souvent invisible
En 2025, l'association franchit un nouveau cap. Elle rassemble désormais plus de 100 adhérents, dont environ 60 bénévoles actifs sur le terrain.
Au cours de l'année, près de 1 200 points d'ancrage et une centaine de relais inox sont fournis aux équipes de rééquipement. Au total, 19 grandes voies, représentant près de 120 longueurs, retrouvent une nouvelle jeunesse.
Parmi les chantiers les plus marquants figure Les Toboggans de l'Apocalypse, à Pont Escoffier : 23 longueurs, plus de 200 points remplacés, quinze jours de travail et seize bénévoles mobilisés.
Autre chantier emblématique, Le Poing du Paria, au vallon de la Moulette, ou encore la remise en état de classiques incontournables comme La Petite Main, à l'Aiguille Dibona, ou Le Sacre du Printemps, au Pilier Rouge de Chardillon.

Dans les coulisses d'un rééquipement :
Le jour d'un rééquipement commence rarement au pied de la falaise. Il débute souvent plusieurs heures plus tôt, avec un sac chargé de perforateurs, de goujons, de forets et de cordes statiques sur les épaules. Après une longue marche d'approche, les bénévoles s'élèvent dans la paroi, parfois pour plusieurs jours. Suspendus sur leurs cordes, ils inspectent chaque ancrage, évaluent l'état du rocher, retirent les anciens spits avant de poser les nouveaux. À mesure que les heures passent, ils ne découvrent plus seulement une voie : ils finissent par en connaître chaque longueur, chaque relais et presque chaque aspérité.
Derrière cette immersion dans la paroi se cache pourtant une organisation particulièrement rigoureuse. Chaque chantier fait l'objet de plusieurs semaines, voire plusieurs mois de préparation.
Tout commence par un signalement. Un grimpeur, un guide ou un gardien de refuge alerte l'association sur l'état d'une voie : goujons vieillissants, relais dégradés, bloc instable ou éboulement récent. Les informations sont ensuite croisées avec les référents locaux avant de décider si une intervention est nécessaire.
Si le projet est retenu, ONOS lance un appel à bénévoles. Un porteur de projet est désigné, les autorisations administratives sont demandées lorsque la voie se situe dans le cœur du Parc national des Écrins, la logistique est organisée — parfois jusqu'à prévoir un héliportage du matériel — puis l'association fournit tout l'équipement : perforateurs, forets, cordes statiques, goujons, plaquettes ou encore relais.
Le chantier lui-même peut durer une journée… ou plusieurs semaines selon la longueur de la voie, son accès et les conditions météo. Une fois le travail terminé, les bénévoles rédigent un rapport détaillé afin que les informations puissent être archivées, transmises aux auteurs des Topos Cambon et diffusées auprès de la communauté.
« On ne fait plus que passer, on habite la face »
Au-delà de l'aspect technique, le rééquipement est souvent vécu comme une expérience profondément humaine.
Ludivine, bénévole au sein d'ONOS, raconte le lien particulier qui se crée avec une voie lorsque l'on y passe plusieurs jours suspendu dans la paroi.
« Rééquiper une voie, c'est un peu comme entrer en conversation intime avec la paroi. On ne fait plus que passer, on habite la face. À force d'analyser la voie, de compter les points et d'identifier les emplacements idéaux pour les nouveaux goujons, on finit par connaître chaque grain de roche. »
Parmi les souvenirs les plus marquants figure Sentinelle Rouge, immense itinéraire de 400 mètres dominant le Valgaudemar.
Quatre jours de travail répartis sur deux interventions auront été nécessaires avant qu'un violent orage n'éclate lors de la longue descente de nuit.
« Aujourd'hui, quand je repense à Sentinelle Rouge, je ne vois pas seulement une ligne sécurisée. Je revois nos visages trempés, j'entends le tonnerre et je ressens cette satisfaction profonde d'avoir rendu cette voie magnifique à la communauté. »
Adrien partage ce sentiment après le chantier du Poing du Paria.
Entre les efforts physiques, les discussions sur les choix de rééquipement et les moments de partage, ces interventions créent un attachement particulier aux voies entretenues.

Le topo papier, un acteur essentiel du rééquipement
Le fonctionnement d'ONOS repose sur un modèle original. Contrairement à beaucoup d'associations, la principale source de financement ne provient pas des cotisations.
Environ 70 % des recettes sont issues des bénéfices réalisés par l'association Topos Cambon, qui poursuit l'édition et la mise à jour des célèbres topos de Jean-Michel Cambon. Les ventes permettent ensuite de financer l'achat du matériel nécessaire au rééquipement.
Les adhésions et les dons représentent les 30 % restants. Au total, près de 90 % des dépenses de l'association sont directement consacrées à l'achat du matériel utilisé sur les chantiers.
Un fonctionnement qui rappelle une réalité parfois oubliée : acheter un topo ne sert pas seulement à trouver une voie. C'est aussi contribuer concrètement à l'entretien du patrimoine vertical.
Une collaboration avec l'ensemble des acteurs de la montagne
Aucun chantier ne pourrait voir le jour sans un important travail de concertation.
ONOS travaille aujourd'hui avec les gardiens de refuges, les bureaux des guides, les communes, les secours en montagne, les fédérations ainsi qu'avec le Parc national des Écrins, dont les autorisations sont indispensables pour intervenir dans le cœur du parc.
Les projets de rééquipement y sont étudiés chaque année dans le cadre de la Convention Alpinisme, Escalade et Canyonisme avant d'être validés.
L'association collabore également avec les comités départementaux de la FFCAM afin de développer les stages Héritage Ouvreurs, destinés à former les futurs rééquipeurs.
Sensibiliser les grimpeurs : un enjeu majeur
Pour ONOS, remplacer des goujons ne suffit pas. L'association souhaite également faire évoluer le regard des pratiquants sur les falaises. Avec l'essor de l'escalade en salle, de nombreux grimpeurs découvrent désormais les sites naturels sans toujours connaître leur fonctionnement ni le travail réalisé en amont pour les équiper et les entretenir.
« Les grimpeurs ne doivent pas être de simples consommateurs », résume Adrien.
Acheter les topos, signaler une anomalie, respecter les interdictions temporaires, préserver les accès, entretenir les pieds de voie ou simplement comprendre que les points d'assurage vieillissent sont autant de gestes qui participent à la préservation des sites.
L'association encourage également chacun à apprendre à reconnaître les signes de vieillissement d'un équipement : corrosion, anciens spits de 8 mm ou mélanges de matériaux pouvant provoquer une corrosion galvanique.
Un patrimoine vivant à transmettre
Les projets ne manquent pas pour les prochaines années. Martine is on the Rocks, Reine de la Nuit, Les Elfes… plusieurs grandes voies emblématiques figurent déjà parmi les prochains chantiers envisagés par l'association.
Mais au-delà des chiffres et des voies rééquipées, ONOS poursuit un objectif plus large : préserver un patrimoine unique tout en transmettant une certaine vision de l'escalade.
Une pratique où l'engagement garde sa place, où la sécurité est améliorée sans dénaturer les itinéraires, et où chaque grimpeur devient aussi acteur de la préservation des falaises.
Quatre ans après sa création, l'association a déjà démontré qu'il était possible de reprendre le flambeau laissé par Jean-Michel Cambon. Non pas en copiant son œuvre — impossible tant elle était immense — mais en faisant vivre, collectivement, l'esprit qui l'animait.
Une œuvre invisible pour la plupart des grimpeurs, mais indispensable pour que les générations futures puissent, elles aussi, parcourir ces lignes d'exception.

✍️ : Théo de GrimpActu












