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Voies de Légende : Lucien Martinez, le grimpeur qui raconte la mémoire des falaises

  • Photo du rédacteur: GrimpActu
    GrimpActu
  • il y a 52 minutes
  • 6 min de lecture

Il y a des voies que l’on enchaîne… et d’autres qui nous marquent à vie. Pas seulement pour leur cotation ou leur esthétique, mais pour ce qu’elles racontent. Une histoire, un geste, une époque. Dans un monde ou l’escalade est parfois happé par la performance et la consommation de croix, Lucien Martinez prend un virage à contre-courant : ralentir, observer, comprendre.


Avec Voies de Légende, le grimpeur français propose bien plus qu’un projet éditorial.

Il invite à changer de regard. À considérer chaque ligne non plus comme un simple projet sportif, mais comme un fragment de culture, un patrimoine vivant. Derrière chaque prise, une mémoire. Derrière chaque voie, une histoire à raconter.


Nous sommes allés le questionner pour comprendre la genèse de ce projet, son rapport à la falaise, son environnement de grimpe, ainsi que les ambitions qu’il nourrit pour la suite de cette aventure éditoriale.


Voies de Légende Lucien Martinez
© Arthur Delicque

Une intuition devenue projet de vie

Après son départ de Grimper Magazine en juin 2025, Lucien Martinez décide de se consacrer pleinement à ce projet. Pour lui, un métier doit avoir du sens, et raconter l’escalade autrement en fait partie. Voies de Légende, c’est aussi l’histoire d’un grimpeur-journaliste qui devient passeur d’histoires. L’idée n’est pas née d’un coup de génie, mais d’une sensation répétée : celle que quelque chose manquait.


« Je me suis aperçu que, lorsque j’ai accès à des éléments de contexte sur les voies et blocs que je grimpe (qui est l’équipeur ? pourquoi la voie s’appelle-t-elle comme ça ? quelles singularités présente-t-elle ? etc.), le plaisir que j’éprouve est augmenté et l’escalade m’apporte beaucoup plus », confie Lucien.


Autant de questions souvent laissées de côté… et pourtant essentielles.


C’est de ce constat qu’est née Voies de Légende.

Le concept est simple, mais exigeant : toutes les deux semaines, une voie ou un bloc est mis en lumière à travers :

  • une photographie soignée

  • un texte immersif

  • un podcast en collaboration avec  Blockorp


Un triptyque pensé comme une expérience complète. Une plongée dans l’univers de la ligne. Mais Lucien s’impose une règle stricte : parler uniquement de ce qu’il a vécu. Si la voie existe, il doit l’avoir enchaînée. Si elle ne l’est pas encore, il peut la présenter… mais en tant que projet. Une manière de rester fidèle à ce qu’il raconte.



Qu’est-ce qu’une “voie de légende” ?

Le terme intrigue, interroge, parfois divise. Mais Lucien l’assume pleinement.

Pour lui, une voie de légende n’est pas forcément mythique au sens classique. Elle est simplement… intéressante.


« Dans certains cas, le qualificatif de “légendaire” peut être discutable, je le reconnais. Mais je l’assume, car pour le nom du projet, Voies de Légende sonne mieux que Voies intéressantes », explique-t-il.


Derrière cette apparente simplicité, une grille de lecture plus large se dessine. Une voie peut entrer dans cette catégorie pour mille raisons :


  • une curiosité géologique

  • une anecdote insolite

  • une histoire locale

  • un mouvement rare

  • une esthétique hors norme

  • ou même une émotion personnelle


Ce qui compte, au fond, n’est pas la difficulté. Mais ce que la voie raconte.

Dans cette approche, l’escalade quitte progressivement le seul registre sportif pour devenir une expérience plus sensible. Presque narrative.


« Quand je vais grimper, sans forcément mener une enquête à chaque fois, j’essaie d’être attentif et réceptif aux éléments de contexte. Et lorsque certains me paraissent particulièrement intéressants, je les ajoute à ma liste des voies de légende potentielles », poursuit Lucien.


Et derrière cette démarche se dessine une intention plus large, presque philosophique :


« Ce qui me paraît vraiment capital — et qui est l’objectif réel de mon projet —, ce n’est pas de préserver tel ou tel élément précis de notre mythologie, mais de promouvoir une philosophie de pratique selon laquelle on considère une voie comme un petit morceau de patrimoine, et pas seulement comme un morceau de caillou sur lequel on va s’amuser et se dépasser sportivement. J’aimerais être ambassadeur de cette philosophie parce qu’elle conduit, selon moi, à une approche de l’escalade plus riche, plus saine, plus intéressante et moins consumériste. »


Une réflexion qui ouvre naturellement la question de la manière dont ces lieux sont aujourd’hui partagés et médiatisés.


Voies de Légende Lucien Martinez
@Sambie

Rapport à la falaise : entre culture, usage et responsabilité

Pour Lucien Martinez, la falaise reste un espace d’apprentissage que la salle ne pourra jamais reproduire. Mais pas uniquement sur le plan technique. Ce qui s’y joue dépasse, selon lui, largement la dimension sportive.


Cette lecture de la falaise s’accompagne aussi d’un regard sur les usages contemporains des sites naturels, notamment autour de la question de la surfréquentation — un sujet qu’il aborde avec nuance, loin de tout discours alarmiste.


« Je pense qu’il faut d’abord nuancer le constat de surfréquentation, qui n’est vrai que pour quelques spots précis à quelques moments précis. La grande majorité des sites naturels, sont la plupart du temps très loin d’être surfréquentés.


Ensuite, pour les cas où il y a effectivement un problème de surfréquentation, même si cela va à l’encontre d’une certaine utopie de liberté individuelle, je pense qu’on ne peut pas échapper à une réflexion collective sur le sujet. »


Mais lorsque le problème existe, il appelle à une réflexion collective, pragmatique plutôt que radicale.


« On ne va pas entrer dans une dissertation sur le sujet, mais il existe un mode de régulation que j’apprécie particulièrement : limiter les accès en voiture. Fermer certaines routes et pistes plutôt que d’interdire les falaises. Cela permet de réduire fortement la pression sur un site sans en priver celles et ceux qui sont réellement motivés pour y grimper », explique-t-il.


Dans ce cadre, Voies de Légende n’est pas conçu comme un projet militant.


« Je suis très politisé et très intéressé par les questions de valeurs, j’ai des convictions aussi, je ne fais pas de cachoteries sur ce que je pense si on me le demande mais je n’ai vraiment pas l’âme d’un militant.


Et si je souhaite promouvoir l’escalade en tant qu’expérience culturelle par-delà l’expérience sportive, c’est avant tout parce que je pense que cela enrichit énormément la pratique, au-delà de toute question de valeurs. »


Une distinction importante pour lui, notamment lorsqu’il évoque la place de l’histoire dans l’escalade. Car si celle-ci est encore récente, elle n’en reste pas moins traversée de courants parfois contradictoires, où les conceptions de l’éthique varient selon les époques et les cultures.


Voies de Légende Lucien Martinez
@Sambie

Partager ou ne pas partager : une responsabilité implicite

Au-delà des questions d’accès et de fréquentation, une autre problématique traverse le monde de la grimpe : celle de la médiatisation des falaises. Une question que Lucien Martinez connaît bien, pour l’avoir aussi expérimentée dans son précédent travail de journaliste.


« Est-ce qu’il faudrait parfois accepter de ne pas médiatiser, de ne pas partager ? Évidemment.


Il y a certaines falaises pour lesquelles les grimpeurs locaux, en raison de problématiques spécifiques, n’aiment pas que l’on communique trop dessus, par peur d’une surfréquentation. J’y ai souvent été confronté lorsque je travaillais pour Grimper Magazine, et je pense qu’il faut le respecter.


Une option intermédiaire peut parfois être de parler de la voie sans en donner publiquement la localisation. »


Perspectives et futur : écrire la suite des Voies de Légende

Le projet Voies de Légende n’a pas vocation à rester cantonné à un territoire unique. Sans se fixer de limites géographiques strictes, il envisage déjà d’élargir son terrain d’exploration au-delà des frontières françaises — tout en conservant une dominante hexagonale, par souci de cohérence et de responsabilité écologique.


Le rythme, lui, est déjà bien établi : une nouvelle voie toutes les deux semaines.

À chaque épisode, une même mécanique éditoriale se répète — une photographie, un texte, un podcast — diffusés sur son site et sur la chaîne YouTube Blokcorp, accompagnés de contenus “backstage” sur Instagram.


Une série déjà lancée, avec une première saison qui commence à dessiner ses contours. Parmi les premières lignes mises en avant : Rainbow Rocket, bloc au mouvement singulier, King of Bongo, 7a+ marqué par une anecdote locale singulière, ou encore Chicken Deluxe, 9a+ né de la “renaturalisation” d’un ancien 8c+.


Au-delà du format, Lucien imagine déjà des prolongements.

Un livre, d’abord, regroupant les contenus produits à l’issue d’une première ou d’une deuxième saison. Et, à plus long terme, des formats vidéo, aujourd’hui encore freinés par des contraintes financières, mais clairement inscrits dans la trajectoire du projet.


Une ambition qui se projette aussi dans le temps long : 2027 apparaît déjà comme une échéance possible pour ces nouvelles extensions.



Grimper autrement

Au fond, Voies de Légende pose une question simple : et si grimper, ce n’était pas seulement réussir une voie… mais apprendre à la connaître ?


Dans un univers de plus en plus tourné vers la performance et la quantité de croix, le projet de Lucien Martinez agit comme un pas de côté. Un rappel discret mais insistant : une falaise n’est pas seulement un terrain d’exploit, mais un lieu chargé d’histoires, d’usages, de mémoires invisibles.


Ici, la performance n’est pas rejetée. Elle est simplement déplacée. Elle devient un point de départ, pas une finalité.


Lucien Martinez ne cherche pas à réinventer l’escalade. Il tente plutôt de lui redonner une profondeur que la vitesse et les classements ont parfois mise en arrière-plan.

Et peut-être que la prochaine fois que vos doigts chercheront une prise dans le calcaire, une autre question viendra s’ajouter : qui a grimpé ici avant moi, et qu’est-ce que cette ligne raconte vraiment ?


✍️ : Théo de GrimpActu



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