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Le rôle de l’image dans la construction de la culture escalade

  • Photo du rédacteur: GrimpActu
    GrimpActu
  • il y a 5 heures
  • 6 min de lecture

Plus qu’un simple témoignage, chaque image d’escalade raconte un monde. Entre performances spectaculaires et émotions intenses, la photographie et la vidéo révèlent la beauté des gestes, des sites et des moments suspendus. Découvrez comment l’image façonne la culture escalade et influence les pratiques, de la falaise confidentielle aux podiums internationaux.


Pour explorer ce rôle fondamental, nous sommes allés questionner Emile Pino, photographe passionné et spécialiste de la falaise. Son regard, à la croisée de la sensibilité artistique et d’une compréhension intime du sport, permet d’éclairer la place qu’occupe aujourd’hui l’image dans la construction de la culture escalade.


rôle de l’image dans la culture de l’escalade
📷@Emile Pino

L’image au cœur de l’expérience

Dans ce contexte, l’outdoor tient une place particulière. Les falaises offrent un terrain d’expression unique, où l’environnement et le mouvement se répondent. Les grimpeurs deviennent des figures dans un tableau vivant : les parois, les blocs et les ciels créent la dramaturgie, et la photographie capture ces instants avec une intensité que la vidéo ou la mémoire seule ne peut restituer.


« C'est l'ensemble des images d'un sport qui détermine la manière dont on le regarde, et l'escalade ne fait pas exception. C'est la vision que portent les créateurs de ces images qui explique aux spectateurs comment regarder ce sport, et en particulier aux nouveaux arrivants dans une discipline.  » - Emile Pino


Mais derrière cette esthétique souvent spectaculaire se cache un mécanisme plus profond. En choisissant ce qui est montré — un site, un style de grimpe, un type de mouvement — l’image participe à la construction de normes implicites. Elle définit ce qui est perçu comme désirable, légitime ou valorisé dans la culture de l’escalade.

Les grimpeurs ne se contentent pas de regarder : ils s’inspirent, reproduisent, se déplacent vers les lieux mis en lumière et intègrent, parfois inconsciemment, l’éthique véhiculée par ces représentations.


Quand l’image transforme la perception

Certaines images possèdent un pouvoir particulier : celui de transformer durablement la perception d’un lieu ou d’une pratique.. Le cas du Hillary Step sur l’Everest est emblématique : la vision d’une file d’alpinistes à la queue leu leu a révélé au monde entier le tourisme de masse dans un lieu jadis perçu comme sauvage et inaccessible.


« Cette image a fait un gros boom dans la communauté de l'alpinisme parce que les gens se sont rendus compte du tourisme de masse que représentait l'Everest. Ce sont les images de l'Everest qui façonnent la vision de la montagne dans l'esprit des gens. Jusqu'à ce qu'on montre la triste réalité de l'ascension de l'Everest, la manière de voir l'himalayisme était complètement différente.» - Emile Pino


L’escalade connaît des phénomènes similaires, à une autre échelle. La médiatisation de certaines falaises transforme leur statut. Des sites autrefois confidentiels, fréquentés par quelques locaux ou initiés, deviennent des destinations majeures, attirant chaque saison des centaines de grimpeurs.


« Si on prend l'exemple de La Saume, qui est une falaise dans les Hautes-Alpes prise d'assaut chaque été par des centaines voire des milliers de grimpeurs. C'est un site d'altitude où il fait frais. Avant qu'il y ait des images de cette falaise, c'était un petit coin de paradis réservé aux locaux, aux équipeurs et aux personnes qui avaient été introduites à ce spot. » - Emile Pino


La photographie agit alors comme un véritable levier culturel. Elle révèle des lieux, popularise des pratiques, met en avant des styles de grimpe qui deviennent des références. Ce qui est montré devient ce qui est pratiqué. Les images médiatisées façonnent des normes : elles disent ce qui est “cool”, ce qui mérite d’être exploré, reproduit, valorisé.


« Si on avait fait moins de films avec des grimpeurs en genouillères, la pratique aurait-elle été autant démocratisée ? Si les Wide Boyz n’existaient pas, la pratique de la fissure serait encore beaucoup plus niche aujourd’hui. Ou l’escalade de building plus récemment avec tout le cirque autour d’Alex Honnold et de Taipei 101 » - Emile Pino


À l’image d’un plateau télé où l’on choisit à qui donner la parole, la médiatisation visuelle sélectionne les récits qui vont structurer l’imaginaire collectif de l’escalade.


rôle de l’image dans la culture de l’escalade
📷@Emile Pino

Performance et authenticité

Pendant longtemps, la photographie d’escalade s’est concentrée presque exclusivement sur la performance : la cotation, la difficulté, l’exploit technique. L’image servait de preuve, de validation d’un niveau ou d’une réussite. Aujourd’hui, cet équilibre évolue. Sans disparaître, la performance partage désormais l’espace avec une recherche d’authenticité.


Les images qui marquent durablement ne sont plus nécessairement celles d’un mouvement parfait, mais celles qui transmettent l’émotion brute : la fatigue après l’effort, la joie incontrôlable, parfois même les larmes.


«  Je pense à cette photo de Janja et Brooke Raboutou en larmes aux JO de Paris, ou à celle de Margo Hayes en pleurs après La Rambla. Matty Hong a déclenché au bon moment : ce n’est pas une photo dans la voie qui a fait le tour du monde, mais un portrait. Aujourd’hui, les gens font plus attention aux émotions, parce qu’il y a un trop-plein d’images de performance. » – Emile Pino


Cette évolution influence profondément la manière dont l’escalade est perçue. L’émotion humanise la pratique, la rend plus accessible, plus proche de l’expérience vécue par la majorité des grimpeurs. Mais elle soulève aussi une question plus subtile : à force d’être recherchée, l’authenticité ne risque-t-elle pas de devenir une nouvelle norme ?


Montrer la fatigue, l’abandon ou les larmes est aujourd’hui valorisé. L’émotion, autrefois marginale dans l’imaginaire visuel de l’escalade, s’installe au centre du récit.

Une tension apparaît alors entre émotion sincère et émotion mise en scène.

Comme la performance auparavant, l’émotion peut-elle devenir, elle aussi, performée ?


rôle de l’image dans la culture de l’escalade
📷 @IFSC

Tendances et innovation

Cette quête d’authenticité se retrouve également dans les tendances actuelles de la photographie et de la vidéo d’escalade. Lors d’une table ronde au Salon de l’Escalade, Emile Pino et Julie Nau, directrice artistique de Blocbuster à Paris, ont évoqué un retour marqué vers des pratiques dites “manuelles”.


L’argentique, le développement des pellicules, le travail du grain et des imperfections reviennent sur le devant de la scène. Chaque image redevient un objet, un tirage unique, porteur d’une intention forte.


« On sent un vrai retour à la photographie manuelle. Ce n’est plus seulement une question de technique, mais une démarche qui donne une âme à l’image. » – Emile Pino


Dans la vidéo, les processus de montage évoluent eux aussi. Les formats courts adoptent des esthétiques plus brutes : stop motion, papier déchiré, film leaks, bruitages de Super 8mm. L’image est volontairement dégradée pour retrouver une texture, une sensation de matière. Le vintage n’est plus un effet de style, mais une manière de raconter différemment.


« Il y a beaucoup plus de recherche artistique de la part des personnes qui produisent des médias aujourd'hui. Les fabricants, par exemple, ont des directions artistiques beaucoup plus marquées qu’il y a quelques années. Certaines marques, comme Karma 8a, proposent des partis pris très forts et des visuels très reconnaissables. Le travail de Tim Nicolas Hopf, avec son style unique et sa collaboration avec des artistes partageant sa vision, illustre parfaitement cette approche : on découvre l’escalade d’une manière nouvelle, personnelle, presque immersive. » – Emile Pino


Certaines approches ont profondément marqué l’imaginaire visuel de l’escalade.

En vidéo, Mellow a importé une esthétique brute héritée du skate, renouvelant la narration du bloc outdoor. En photographie, Sam Pratt a contribué à populariser un noir et blanc émotionnel, centré sur les visages et les mains plutôt que sur la seule performance, influençant durablement toute une génération de créateurs.


Une pratique façonnée par ses images

À travers ces évolutions, une chose apparaît clairement : l’image ne se contente plus de documenter l’escalade, elle en devient l’un des moteurs culturels. Elle influence les pratiques, façonne les désirs, révèle des sensibilités et interroge les codes établis.

Des falaises médiatisées aux esthétiques émergentes, de la performance brute à l’émotion partagée, chaque image participe à écrire une histoire collective.


Ce que raconte cette transformation, c’est une escalade consciente de son image et capable de la questionner. Une discipline qui se regarde autant qu’elle se pratique, et dont la culture visuelle ne cesse d’évoluer. Loin de figer l’escalade dans un récit unique, l’image ouvre des perspectives, multiplie les regards et accompagne le sport dans ce qu’il a de plus vivant : sa capacité à se réinventer.



rôle de l’image dans la culture de l’escalade
📷@Emile Pino

✍️ : Théo de GrimpActu




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