Exodia : le premier 9A+ bloc au monde est enfin proposé par Elias Iagnemma
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- il y a 2 jours
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La semaine dernière, La Sportiva nous annonçait via un communiqué de presse une nouvelle qui a instantanément secoué le monde de la grimpe : “Exodia”, une ligne ouverte dans le Val Pellice, qui pourrait être le premier 9A+ bloc. Une cotation qui, si elle se confirme, redessinerait les frontières de la difficulté mondiale.
Et derrière cette annonce se cache une histoire démesurée : 211 sessions,4 ans et demi de travail, 200 jours passés sous un même toit, une obsession, et un grimpeur encore peu connu en dehors de l'Italie, Elias Iagnemma, dont la détermination force le respect.
Au cœur du Piémont, sous un toit sombre et lisse comme du verre, se joue un drame intérieur fait de patience, d’échec, de micro-progrès et de fidélité à un rêve. Exodia n’est pas seulement un bloc. C’est un voyage initiatique, une quête puissamment humaine, née d’un projet laissé inachevé par la légende Cristian Core… et porté jusqu’au sommet par un grimpeur qui, jour après jour, a refusé d’abandonner.
Pour comprendre ce que représente véritablement Exodia — son style, sa complexité, sa signification — La Sportiva nous a confié les échanges menés avec Elias. Une porte entrouverte sur son monde.
Voici son histoire, racontée sous forme de questions-réponses, à travers ses mots, son vécu, et la profondeur de son engagement.

Exodia — Entretien avec Elias Iagnemma
Découverte d’Exodia
Comment as-tu découvert Exodia ?
Elias : J’ai découvert Exodia en 2021, alors que je rentrais en voiture avec ma femme, Stefania Colomba, après une longue session d’escalade au Rifugio Barbara. Elle m’a parlé d’un projet de Christian Core qu’il n’avait jamais réussi à gravir. Mon premier réflexe a été : s’il n’a pas pu le faire, c’est forcément quelque chose d’extrême. Je suis sorti de la voiture et j’ai regardé ce toit énorme avec émerveillement. Cet émerveillement s’est transformé instantanément en motivation profonde et en pure euphorie.
Christian était-il un grimpeur que tu admirais quand tu étais jeune ? Le fait qu’il n’ait pas complété la ligne rendait-elle le projet plus intimidant ou excitant ?
Elias : Depuis mon enfance, j’admire Christian, ses ascensions légendaires et la personne qu’il est. Savoir qu’il n’avait pas réussi m’a beaucoup impressionné… mais en même temps, le bloc était là, à portée de main, et cela me donnait un sentiment de familiarité, presque de confort. Oui, c’était le challenge de ma vie, mais le fait de pouvoir l’essayer sans précipitation, avec toutes les ressources nécessaires, rendait le processus plus doux.
Une obsession de quatre ans
Exodia a-t-il été ton principal objectif ces quatre dernières années ? Combien de mois par an pouvais-tu y grimper ?
Elias : Oui, Exodia a été le centre de ces années de ma vie. Chaque séance d’entraînement, chaque pensée tournait autour de ce bloc. Grimpe et projets annexes sont passés au second plan. Chaque petite blessure me faisait sentir “bloqué”, car elle compromettait ma capacité à grimper Exodia. J’ai évité tout ce qui aurait pu nuire au processus, même si cela signifiait sacrifier la joie pure de grimper. Pour moi, Exodia représentait le plus grand effort de ma carrière, et je voulais l’honorer complètement.
Le bloc se situe à environ 1 500 mètres d’altitude et je pouvais y grimper six mois par an : trois de mi-printemps à mi-été, et trois de fin septembre à fin novembre.
Combien de sessions as-tu consacrées à Exodia au total ? Et comment cela se compare-t-il à tes autres projets difficiles ?
Elias : J’ai passé 4,5 ans dessus, pour un total de 211 sessions. Aucun de mes projets précédents n’a nécessité plus de 35 sessions. Exodia reste et restera certainement le processus le plus long de ma vie de grimpeur. Je ne consacrerai jamais autant de temps à un seul bloc. C’était long, épuisant, et ça drainait mon énergie à tous les niveaux.
Que retiens-tu de tes premières sessions ? Quand es-tu vraiment parvenu à progresser ?
Elias : Les premières séances étaient un vrai défi rien que pour identifier les prises. Le toit est rempli de formes presque identiques, et trouver la bonne était extrêmement difficile. J’ai réussi à esquisser quelques mouvements isolés, mais le reste était vraiment extrême. J’ai passé beaucoup de temps à comprendre la progression correcte, surtout sur la seconde moitié du bloc. La première partie est déjà compliquée, avec plusieurs solutions possibles, toutes difficiles, que j’ai dû adapter à mes forces. Le tournant est arrivé en 2023 lorsque j’ai enfin réussi la deuxième partie en continuité depuis le “bat rest”. À ce moment-là, j’ai pensé : Ok, je peux le faire. Il m’a fallu encore deux ans pour tout relier.
La difficulté extrême d’Exodia
Avant Exodia, imaginais-tu travailler sur un seul projet pendant des années ?
Elias : Je savais que ce serait long et difficile, mais pas à ce point. Ce qui m’a surtout permis de continuer, c’est sa proximité avec mon domicile. Si Exodia avait été ailleurs, ce projet aurait été impossible. Diviser le bloc en deux parties m’a aidé mentalement à accepter que c’était possible. Mais partir du sol change tout : des mouvements que je maîtrisais deviennent soudain très difficiles, ce qui rend l’expérience encore plus fascinante.
Combien de temps as-tu mis pour envoyer chaque section et peux-tu les décrire ?
Elias : La première section, je l’ai commencée accroupi sur deux inversées, le départ assis était impossible à l’époque. Après environ un an et après avoir trouvé le bon beta, j’ai pu l’envoyer. Cette saison, j’ai débloqué le départ assis et obtenu ce que je considère comme la version parfaite : compression totale sur des prises glissantes, le premier crux étant de valoriser l’inversée depuis le sol, puis un grand jeté dans la section plus extrême. Première moitié estimée à 8B+.
La seconde moitié a pris le plus de temps, non pas pour la méthode mais pour la difficulté extrême : un mouvement très dur sur une minuscule prise de 1,5 cm, un saut sur une pince parfait, puis deux talons sur du serpentinite ultra lisse. Cette section finale vaut environ 8C+.
Pourquoi cela a-t-il pris deux ans de plus pour relier les deux sections malgré un repos sans les mains ?
Elias : Le genou est sur du serpentinite très lisse. Les bras se reposent, oui, mais maintenir cette position brûle énormément le gainage et les ischio-jambiers, exactement ce dont j’avais besoin pour les crux de la seconde moitié. De plus, arriver au repos depuis le sol augmente le rythme cardiaque et provoque un rush sanguin vers la tête, rendant l’attaque de la seconde moitié extrêmement délicate.

Style et particularités du bloc
Comment décrirais-tu le style global d’Exodia ?
Elias : Le bloc manque presque complètement de friction sur le serpentinite, c’est unique. Les mouvements sont variés : compressions, crimps, slopers, pinces, toe hooks, heel hooks… Exodia rassemble le meilleur de l’escalade extérieure dans un seul bloc. Chaque mouvement est spécial et incroyablement satisfaisant à exécuter.
Quel type d’entraînement as-tu suivi ? As-tu construit des replicas ?
Elias : Je n’ai pas construit de replicas : le vrai bloc était juste à côté de chez moi.
Mon entraînement se concentrait sur de longues sessions résistance-puissance et spécifiquement sur le mid-boulder rest pour tenir cette position le plus longtemps possible.
La dimension mentale et symbolique
Quand as-tu réalisé qu’Exodia était réellement réalisable ?
Elias : Après deux ans, j’ai compris que les deux sections étaient solubles, donc le bloc entier l’était. Mais je ne pouvais pas imaginer quand je l’enverrais. J’ai finalement réussi le 11 novembre, en étant en pleine forme et avec des conditions parfaites. Mon corps savait tout, mon esprit s’est arrêté de réfléchir.
Proposer le grade 9A+ te fait-il peur, te stimule-t-il, ou les deux ?
Elias : C’était un choix difficile. J’ai considéré ne pas le grader, mais cela aurait signifié qu’Exodia serait née et morte avec moi. Ce bloc est sans doute le plus dur que j’ai jamais grimpé. Peu importe les critiques, je l’ai grimpé pour moi, pas pour le chiffre.
Quelle différence entre 9A et 9A+ ?
Elias : C’est subjectif. Beaucoup de 9A combinent 8B + 8C. Exodia combine 8B+ et 8C+, il fallait un “plus”.
Es-tu naturellement patient ou Exodia t’a-t-il appris quelque chose sur toi ?
Elias : Je ne suis pas patient, je perds souvent patience. Mais je suis extrêmement persévérant. C’est un vrai don que je reconnais pour moi-même.
As-tu pensé à abandonner Exodia ?
Elias : Oui, plusieurs fois. Mais ma persévérance m’a toujours ramené, et le fait qu’il soit proche de chez moi a beaucoup aidé.
Les conditions influencent-elles Exodia ?
Elias : Oui, pour trouver le bon jour, mais pas pour la difficulté intrinsèque. Les pinces finales restent humides plusieurs jours après la pluie. Mais globalement, les bonnes conditions sont fréquentes, surtout en saison sèche.
Pourquoi le nom Exodia ?
Elias : Inspiré de Yu-Gi-Oh! : un monstre divisé en cinq parties, rassemblé pour gagner instantanément. Cela symbolise parfaitement le bloc : deux sections extrêmes, l’aspect mental, physique, et les conditions.
Après quatre ans et 211 sessions, quel est le prochain objectif ?
Elias : Je vais d’abord m’entraîner et profiter d’un trip à Fontainebleau, puis j’irai regarder Soudain Seoul.

✍️ : Théo de GrimpActu














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