Simon Lorenzi réalise son cinquième 9A avec Shaolin : interview exclusive
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Dernière mise à jour : il y a 6 jours
Le 27 décembre 2025, deux ans après avoir marqué l’histoire avec Burden of Dreams en Finlande, Simon Lorenzi frappe à nouveau un grand coup.
À Red Rocks, dans le Nevada, le grimpeur belge enchaîne Shaolin (9A / V17), l’un des blocs les plus durs au monde, réalisé en novembre 2024 par Sean Bailey.
Avec cette réalisation, Simon devient le deuxième grimpeur de l’histoire, après Will Bosi, à réussir cinq blocs cotés 9A / V17, confirmant une régularité exceptionnelle au sommet du bloc mondial : un 9A par an depuis 2021
Mais derrière ce chiffre impressionnant et cette constance presque irréelle se cache une réalité bien plus nuancée. Shaolin n’est pas seulement une nouvelle ligne extrême cochée sur une liste. C’est l’aboutissement des mois de travail méthodique, d’une progression patiente, d’un état d’esprit apaisé, porté par un entourage proche et un équilibre mental bien différent de celui des années précédentes.
Car si Simon Lorenzi incarne aujourd’hui l’élite absolue du bloc outdoor, son parcours n’a rien d’un long fleuve tranquille. Doutes, pression de la performance, fragilité mentale, précarité financière, remise en question du sens même de la réussite : autant de sujets rarement abordés à ce niveau, et pourtant centraux dans son cheminement.
À travers cette interview, nous avons voulu aller au-delà de la performance brute. Comprendre l’homme derrière les cotations extrêmes. Explorer ce qui nourrit — et parfois abîme — la quête permanente de progression. Donner la parole à un grimpeur qui, malgré des réalisations historiques, continue de questionner son rapport à l’escalade, à la réussite et à l’équilibre de vie.
Voici l’échange, sans filtre, avec Simon Lorenzi.

Salut Simon Lorenzi, peux-tu revenir sur ton trip aux États-Unis, et plus particulièrement sur Shaolin ?
Salut, au niveau de mon trip, on est arrivés aux États-Unis il y a un mois et demi. On a d’abord passé deux semaines dans le Colorado, où j’ai fait « Defying Gravity », un 8C, puis on a bougé à Vegas.
À partir de là, mon projet pendant un mois, ça a été Shaolin. J’avais déjà essayé un tout petit peu l’année passée : j’avais fait une seule séance, donc je savais à quoi ça ressemblait. J’avais pu m’entraîner en Belgique spécifiquement pour ça et, en arrivant, j’ai commencé à réessayer les moves, à reprendre les mouvements un par un. Mais dès la première séance, ça allait déjà beaucoup mieux que l’année passée, parce que je m’étais beaucoup mieux entraîné.
Ensuite, je dirais que j’ai grimpé un jour sur deux : un jour je grimpais, un jour je me reposais, puis je regrimpais. À chaque séance, il y avait de vrais progrès. J’arrivais à être lucide sur ce qui n’allait pas pendant la séance, à comprendre ce que je devais changer pour la suivante, etc. Du coup, ça a été comme ça à chaque session.
À chaque fois, je faisais de meilleurs links, je passais certains moves plus de fois qu’avant. J’ai donc eu une progression parfaitement constante pendant tout le mois où j’étais là-bas. On avait prévu de rester un mois, et j’ai enchaîné le dernier jour du mois qu’on avait prévu. Timing parfait.
C’était vraiment cool, avec Jules et Mejdi, et il y avait aussi Yulen qui était là pour filmer et faire des photos. C’était un énorme confort d’être avec ses potes, d’avoir des gens avec qui échanger et passer la journée au bloc. Je trouve que ça a vraiment fait la différence, surtout sur l’aspect mental : être relax, se sentir détendu. Ça permet de prendre de meilleures décisions pour enchaîner le bloc, donc le fait d’être en groupe a énormément aidé.

L’humain derrière la légende
Peux-tu nous raconter comment tu es tombé amoureux de l’escalade et ce qui t’a donné envie d’en faire ton métier ?
Je grimpe depuis toujours et j’ai toujours aimé ça, je crois. Quand j’avais dix ans, je faisais principalement du foot et je grimpais environ une fois par semaine, vraiment rien de sérieux à cette époque. En voyant l’affiche pour une Coupe de Belgique d’escalade, j’ai eu envie de m’y inscrire, car j’avais un bon souvenir de la seule compétition amicale que j’avais faite auparavant.
À la surprise générale, j’ai gagné, et peu de temps après, j’ai quitté le foot pour m’investir en escalade. Je voulais exploiter ce potentiel et, en plus, les valeurs de ce sport me convenaient mieux.
À partir de là, je me suis investi de plus en plus dans la compétition. Jour après jour, je donnais tout ce que j’avais parce que j’aimais ça, sans jamais imaginer une seule fois qu’il serait possible d’en vivre.
Puis, des années plus tard, en 2018, ça m’est tombé dessus : une saison après mon titre de champion du monde de difficulté en dernière année jeune, j’ai décroché un contrat avec le gouvernement belge en tant que sportif de haut niveau. J’ai alors pu vivre de ça, de manière totalement inespérée en réalité.
Ensuite, en 2021, j’ai enchaîné Soudain Seul, mon premier 9A, et à partir de là, la graine était plantée : peut-être que je pourrais être grimpeur professionnel un jour.
Comment décrirais-tu ton rapport à la grimpe dans ta vie quotidienne ?
Maintenant, je vois vraiment l’entraînement comme mon boulot, mais un job hyper cool où tu vois tes collègues préférés et où tu passes un bon moment. Malgré ça, le taf qui doit être fait est toujours fait.
Après, on peut dire que je ne sors pas vraiment la tête du boulot, car tout tourne autour de l’escalade dans ma vie. Ça peut être carrément obsessionnel par périodes, mais j’apprends doucement à être plus équilibré.
Quelle est l’expérience ou le moment qui t’a le plus marqué en dehors des performances mythiques qu’on connaît tous ?
La réalisation qu’une vie équilibrée est primordiale pour avancer sereinement (merci capitaine Obvious). Que, dans la vie, on ne peut pas compter uniquement sur soi-même pour être heureux, et que s’investir dans d’autres choses (le couple et la vie professionnelle, dans mon cas) permet de créer une base solide pour construire une vie plus épanouie.
J’ai compris et ressenti ça quand j’étais au plus mal pendant mon trip aux States. Ça a été une véritable révélation, et j’ai fini par déconstruire un mécanisme insidieux. J’étais super content d’avoir compris un truc si basique, mais que je n’avais jamais vraiment ressenti auparavant, même si c’est logique sur le papier.
Je n’en ai presque pas dormi et j’ai envoyé plein de vocaux à ma copine pour lui expliquer ce que j’avais finalement compris sur mes anciens fonctionnements et comment je devais changer ça.
Qu’est-ce que tu apprécies le plus dans la vie d’un grimpeur professionnel, et qu’est-ce qui est le plus difficile à vivre ?
J’adore avoir du temps pour moi. Même si tu t’entraînes 25 heures par semaine, ça laisse quand même un paquet d’heures à dépenser à ton bon vouloir. Du coup, je ponce les documentaires sur YouTube, je joue avec mon chat, je vais boire du bon café en ville… Maintenant, je fais du coaching, donc j’ai un peu moins de temps, mais c’est parfait : ça donne encore plus de saveur au temps libre.
Le plus difficile dans le fait d’avoir couru après la professionnalisation, c’est que ça a changé mon rapport à l’escalade. On finit par réfléchir en termes de rentabilité de performance, plutôt que de grimper avec le cœur. On délaisse certaines lignes plus faciles pourtant magnifiques, ou on ne se concentre plus que sur des trips axés sur des performances ultimes, parce que c’est ce qui va faire du bruit et donc potentiellement nous rendre plus attractifs. Heureusement, je commence à me libérer de cet aspect et je retrouve mon âme d’enfant petit à petit.

Aspect mental et quête de sens
Qu’est-ce qui te motive à continuer lorsque tu traverses des périodes de doute ou de remise en question ?
Douter et me remettre en question — remettre tout en question de manière générale — fait partie intégrante de mon fonctionnement, je crois, et y faire face me permet d’apprendre beaucoup de choses sur moi et sur la façon dont je fonctionne. C’est donc un apprentissage très riche, et je suis curieux d’en apprendre toujours plus.
C’est également mon côté optimiste qui m’aide à traverser ces périodes : je trouve des solutions à chaque problème, et tant que ce n’est pas le cas, le fait d’être très têtu fait que je ne peux pas abandonner sans avoir tout essayé.
As-tu des rituels, réflexions ou petites routines qui t’aident à retrouver le sens et la motivation, surtout dans les moments où tout semble difficile ?
C’est vraiment le côté “solution concrète” qui m’aide : essayer toutes les options à ma disposition pour réussir. Bricoler mes chaussons, trouver une meilleure méthode ou une micro-méthode à laquelle je n’ai pas encore pensé, revoir ma routine d’entraînement, mon échauffement…
Il faut être dans l’action et focaliser son attention sur ce qui peut être amélioré. Même un infime détail peut permettre de progresser, mais aussi de se détacher un peu de la pression d’enchaîner. Il s’agit d’aborder le puzzle pièce par pièce, au lieu de vouloir le voir en entier d’un coup.
Y a-t-il des moments où tu t’es senti dépassé par la pression ou les attentes, et comment as-tu géré cela ?
Oui, ça m’est arrivé l’année passée dans Return of the Sleepwalker. La meilleure chose que j’ai pu faire a été de simplement prendre une pause de ce bloc : je n’ai plus mis les doigts dedans pendant deux semaines. Tout en acceptant que, peut-être, je n’y retournerais pas du tout pendant le reste du trip.
Mais l’envie est doucement revenue, et j’ai pu m’y remettre petit à petit, en reprenant l’apprentissage depuis le début pour reconstruire le puzzle pas à pas.
Quelle leçon as-tu tirée de ces moments de fragilité, et comment cette leçon influence encore ta façon de grimper et de vivre aujourd’hui ?
Pour l’aspect grimpe, j’ai compris qu’il faut être ok avec le fait d’échouer. Un échec dans un bloc à un instant T ne définit pas qui l’on est. Échouer fait partie de la vie, et ce n’est pas grave de ne pas être aussi fort que ce qu’on imaginait ou de rentrer bredouille d’un trip.
C’est fou la pression que l’on peut se mettre pour un morceau de caillou, alors qu’à priori il ne va pas bouger et qu’il suffit de revenir plus fort. Dans ma façon de vivre, comme je l’ai dit plus tôt, ça a eu un énorme impact. J’ai compris que mettre toutes mes billes dans le même panier était une grosse erreur. Je donne maintenant beaucoup plus d’importance à d’autres aspects de ma vie.
Ce qui compte pour moi maintenant, c’est l’équilibre, dans ma vie personnelle comme en escalade.
Comment gères‑tu la peur ou la frustration en plein effort ou face à un bloc particulièrement difficile ?
J’essaie — je dis bien j’essaie, car ce n’est pas le cas à chaque fois — d’aborder le bloc comme un jeu. Le but est de s’amuser, de jouer et de voir ce qui se passe. Bien évidemment, lors des essais d’enchaînement, ce n’est pas vraiment possible.
Mais pendant les repos et l’échauffement, j’essaie de concevoir le bloc, ses prises et l’environnement comme un terrain de jeu à explorer pour s’amuser. Cela permet de baisser la pression et aussi de garder l’esprit ouvert à de nouvelles méthodes ou solutions. Retrouver un peu l’esprit d’enfant, avec la spontanéité qui va avec, en fait.

Réalité sociale, vivre de l’escalade
Comment arrives‑tu à concilier passion, vie personnelle et réalité financière ?
Je commence à trouver un équilibre, mais je dirais que je n’ai pas bien réussi à concilier tout ça au début. La pression de vouloir en vivre a peu à peu terni la passion, et ensuite c’est toute ma vie personnelle qui a pris un coup.
Depuis un peu moins d’un an, j’accorde beaucoup plus d’importance à ma vie personnelle et professionnelle, ce qui me permet aussi de mieux profiter de l’escalade. C’était ça, la clé, je crois.
Quels sont les sacrifices ou compromis que tu as dû faire pour vivre de l’escalade ?
Disons que, pour ne même pas vraiment en vivre, j’ai dû sacrifier ma tranquillité financière — vivre avec 700 à 800 € par mois — et j’ai presque anéanti mon couple, ma santé mentale et ma passion pour l’escalade.
Je suis vraiment reconnaissant envers les personnes qui m’ont entouré et sur qui j’ai pu compter, et qui ont permis de rendre cette période bien meilleure que ce qu’elle n’était.
Selon toi, qu’est-ce qui manque aux jeunes grimpeurs pour pouvoir envisager une carrière professionnelle durable, et comment penses‑tu que le milieu pourrait évoluer pour mieux les soutenir ?
Je pense que c’est important d’être entouré et aidé pour les démarches avec les sponsors. C’est un monde différent : il faut les contacts, connaître les codes, savoir se vendre, négocier… c’est un vrai travail. Avoir un manager ou un proche qui s’en occupe bien me paraît vraiment important dans la plupart des cas.
Cela dit, j’ai du mal à savoir comment concrètement faire évoluer les choses pour qu’on puisse avoir un meilleur soutien. Certaines des plus grosses marques d’escalade sont ultra radines envers leurs athlètes, alors que c’est notamment grâce à eux que la marque est populaire.
Je crois que le meilleur service que les athlètes peuvent se rendre à eux-mêmes, c’est d’arrêter d’accepter des contrats qui ne leur rapportent vraiment pas grand-chose. Ainsi, peut-être que les marques n’auront pas le choix et devront augmenter leurs standards en termes de soutien.
Après, je n’y connais pas grand-chose au business, mais vu la popularité grandissante de l’escalade, c’est surprenant qu’on ne soit pas déjà mieux à même d’en vivre.
Quelle place occupe la communauté de grimpeurs dans ton quotidien et dans ton équilibre personnel ?
Mon cercle social est entièrement constitué de personnes gravitant autour de l’escalade, donc c’est une partie très importante de ma vie sociale. On a la chance d’avoir une communauté assez soudée, donc concrètement, il y a moyen d’aller en trip à peu près partout en se faisant aider, que ce soit pour le logement, le prêt de matériel ou des choses comme ça.
Sinon, quand tu es dans un projet, il y a toujours un soutien moral de plein de gens, que ce soit des inconnus ou des proches qui ont envie de te voir réussir, et c’est vraiment cool !

Processus intérieur derrière la performance
Comment prépares‑tu mentalement un projet ou un bloc difficile ?
Je dirais que je ne me suis jamais vraiment préparé : j’y vais avec l’intention de tout donner et de faire tout ce qui sera en mon pouvoir pour y arriver. Après, je m’adapte au jour le jour et je trouve mes marques petit à petit.
Comment gères‑tu la frustration lorsque tu échoues après de nombreux essais ?
J’ai déjà un peu répondu à cette question plus haut, mais je peux ajouter qu’en fait, je suis conscient de la chance que j’ai de faire ce que je fais, donc pas de raison d’être vraiment frustré. En plus, j’ai la chance d’être particulièrement patient.
Puis, souvent, les blocs que j’essaie sont magnifiques, donc échouer veut dire que j’ai droit à plus de temps dans cette belle ligne. C’est quelque chose que je me répète quand ça devient dur.
As-tu développé des rituels ou des méthodes pour rester concentré et connecté à ton corps lors de tes ascensions ?
Oui, j’ai certains petits trucs : la respiration, l’imagerie, la manière dont je mets ma magnésie, mes chaussons, ou encore la façon dont je brosse le bloc encore et encore, même si je l’ai déjà brossé deux fois. Ce sont plein de petits trucs inconscients sur le moment, mais qui me font me sentir à ma place et prêt à forcer.
Peux‑tu nous parler d’un moment où la persévérance t’a fait progresser autant mentalement que physiquement ?
Je crois que chaque moment passé dans un projet est l’occasion de grandir dans ces deux domaines si on y met l’intention suffisante. Un moment marquant fut lors de mon enchaînement de Return of the Sleepwalker : ma forme s’était considérablement améliorée les semaines précédentes, et mentalement, j’étais plus aiguisé aussi.
J’étais en forme, déterminé à enchaîner et, en même temps, serein avec le fait que je pourrais probablement échouer. La combinaison de ces facteurs m’a permis d’être fort, lucide et en même temps relâché, donc c’était assez fou.
Vision, inspiration et valeurs
Quelles valeurs te guident dans ta pratique et dans la vie en général ?
Les valeurs qui me guident le plus, je dirais, sont le bonheur, la tolérance et la persévérance. Mettre le bonheur au centre me permet de me focaliser sur ce que j’aime faire, donc c’est naturel pour moi d’être investi et de prendre du plaisir dans ce que je fais.
Ensuite, il est évident que la persévérance fait de moi le grimpeur que je suis aujourd’hui, et aucun des gros projets que j’ai réalisés n’aurait abouti sans ça.
Parfois, ça prend un peu trop de place au détriment du bonheur ou du plaisir, d’ailleurs.
La tolérance est pour moi une valeur fondamentale dans la vie de tous les jours, et en escalade, elle se manifeste sous forme de tolérance au froid, à la douleur, à l’inconfort… ce qui est vraiment utile quand il s’agit de repousser ses limites.
Qu’est-ce qui t’inspire au quotidien, à la fois dans la grimpe et en dehors ?
Ce que je trouve le plus inspirant, ce sont les gens passionnés — et ce, quel que soit le domaine. Être investi dans ce qu’on aime, sans compter, juste pour la beauté de la chose, c’est ça aussi, le but de la vie, je crois.
Voir quelqu’un trouver un sens, une motivation et du plaisir dans quelque chose de priori futile (comme grimper un rocher, typiquement) me semble vraiment inspirant.
Si tu devais laisser un message ou un héritage à la prochaine génération de grimpeurs, quel serait-il ?
Je leur dirais de ne pas se mettre trop de pression pour vouloir prouver quelque chose ou vouloir briller d’une manière ou d’une autre. De trouver quelque chose qu’ils aiment réellement faire, dans lequel ils se sentent bien et qu’ils feraient même s’il n’y avait rien à gagner derrière.
Si Simon continue de repousser ses limites sur les blocs les plus durs du monde, c’est aussi grâce à cette vision équilibrée et réfléchie de l’escalade — et c’est peut-être la vraie leçon que chacun peut retenir de son parcours

✍️: Théo de GrimpActu














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