« À l’air libre » : une BD féministe pour raconter l’escalade autrement

Avec « À l’air libre », l’illustratrice et autrice Marie Noppe imagine un récit où la grimpe croise la sororité, le féminisme, l’écologie et un coming out. Un projet de bande dessinée qui interroge aussi les représentations encore très masculines de la montagne et cherche à ouvrir la voie à d’autres corps, d’autres sensibilités et d’autres manières de vivre l’aventure.
Pendant longtemps, les grands récits de montagne ont raconté des sommets à conquérir, des parois à dominer et des exploits accomplis par des hommes présentés comme forts, audacieux et solitaires. Les femmes, lorsqu’elles apparaissaient, restaient souvent en retrait. Quant aux personnes queer, trans, non binaires ou intersexes, leur présence demeurait presque invisible.
C’est précisément cet imaginaire que Marie Noppe veut déplacer avec À l’air libre. Illustratrice passionnée d’escalade, qu’elle pratique depuis vingt ans, elle travaille depuis longtemps dans des salles et connaît intimement les dynamiques qui traversent ce milieu. Elle a répondu aux questions de GrimpActu pour présenter son projet, mais aussi partager son regard sur la place des femmes et des personnes queer dans les récits de montagne, le sexisme encore présent dans l’escalade et le pouvoir des représentations.

Une histoire de grimpe, d’amour et d’émancipation
À l’air libre suit un groupe d’amies qui grimpent et s’entraînent à Bruxelles. Elles participent également à des manifestations, fréquentent des espaces queer et LGBTQIA+ et cherchent, au quotidien, à prendre leur place face aux rapports de domination et au sexisme ambiant.
L’une d’elles traverse un profond bouleversement. Elle ne se reconnaît plus dans son couple hétérosexuel, prend conscience du sexisme ordinaire qui s’y joue et tombe peu à peu amoureuse d’une de ses amies. Après sa rupture, les deux personnages partent à vélo vers un projet d’escalade. Le voyage mêle alors aventure sportive, naissance d’une relation, coming out et reconstruction personnelle. « On suit à la fois l’aventure sportive et la transformation intérieure des deux personnages », résume Marie.
La grimpe ne sert donc pas de simple arrière-plan. Elle accompagne l’émancipation des protagonistes, construit leurs liens et leur permet d’éprouver leur force. Contrairement à de nombreux récits sportifs, leur niveau n’est cependant jamais annoncé.
« On sent que les protagonistes ont de la force et de l’expérience, mais elles n’expriment pas clairement leur niveau. Cela laisse l’imaginaire des lecteur·ices fonctionner et permet aussi de s’identifier, de se projeter. »
Avec ce choix, Marie s’éloigne d’une narration structurée autour des cotations, de la difficulté et de l’exploit. Ses personnages n’ont pas besoin d’atteindre un niveau exceptionnel pour être légitimes à vivre et raconter une aventure.
Qui raconte encore la montagne ?
Dans son mémoire de fin de master en bande dessinée à l’École supérieure des arts Saint-Luc de Bruxelles, Marie Noppe s’est intéressée à la sous-représentation des personnes sexisées dans les récits consacrés à l’escalade et à la montagne. Elle a pour cela étudié un corpus de 25 œuvres.
Son constat est sans détour : les femmes y sont très peu présentes comme autrices et certains schémas narratifs se répètent. Les personnages masculins affrontent la montagne et détaillent leurs prises de risques et leurs exploits. Les femmes sont fréquemment reléguées à des rôles secondaires : celle qui s’inquiète, celle qui soigne ou celle dont la présence est sexualisée. Parfois, elles ne sont même pas nommées.
« Il est temps de diversifier les représentations et de montrer des personnes sexisées fortes, musclées, qui partent à l’aventure », défend Marie. Elle observe également que lorsque les femmes et les minorités de genre prennent la parole, la montagne peut devenir le décor d’un récit plus sensible, traversé par d’autres enjeux que la seule performance.
Cette absence ne reflète pourtant pas l’histoire. Des femmes pratiquent l’alpinisme et explorent la montagne depuis bien plus longtemps que les récits dominants ne le laissent penser. Pour Marie, leur faible visibilité tient notamment à une double difficulté : raconter la montagne dans un univers historiquement masculin, tout en s’imposant dans un secteur de la bande dessinée lui aussi longtemps dominé par les hommes.
« Le dessin est politique »
Face à ce manque, Marie Noppe a choisi de créer les images qu’elle aurait aimé rencontrer. Depuis plusieurs années, elle participe à des marchés d’illustration et représente régulièrement la montagne, les femmes et les corps dans toute leur diversité.
« Le dessin est politique et changer les représentations rend les lieux plus accessibles. Être visibilisé·e peut générer un changement profond et rendre chaque personne légitime à occuper ces espaces. »
Dans ses illustrations, les corps peuvent être musclés, gros, enceints, âgés ou non valides. Une manière de s’opposer aux standards physiques omniprésents dans le sport comme dans l’escalade. Le culte de la minceur et la grossophobie exercent une pression particulièrement forte sur les femmes et les personnes sexisées, dont les corps restent observés, commentés et soumis à de nombreuses injonctions.
Représenter d’autres corps ne relève donc pas d’un simple choix graphique. C’est affirmer que l’aventure, la force et la montagne ne sont réservées ni à un genre ni à une silhouette particulière.

L’escalade est-elle réellement un milieu égalitaire ?
L’escalade cultive volontiers l’image d’un univers ouvert, progressiste et égalitaire. Marie Noppe ne partage pas cette vision. Selon elle, cet idéal a longtemps empêché de reconnaître et de nommer les mécanismes de domination et les violences sexistes à l’œuvre.
« C’est à cause de cette image un peu utopique qu’on a mis du temps à nommer les violences sexistes qui se déroulent dans ce milieu », estime-t-elle. Dans les salles comme en extérieur, elle décrit notamment un « sexisme spatial » : les espaces de musculation ou les profils très déversants restent davantage occupés par les hommes. Le torse nu illustre aussi cette différence entre les corps autorisés à s’exposer librement et ceux qui restent observés, commentés ou contraints.
Marie pointe également une répartition très genrée des fonctions. Les femmes sont plus souvent associées à l’administration ou à l’encadrement, tandis que l’ouverture, la direction sportive et l’entraînement vers le haut niveau restent largement masculins. Certains noms de voies participent aussi à cette atmosphère lorsqu’ils mobilisent des références sexistes, sexuelles ou violentes.
Elle observe enfin la reproduction de stéréotypes dans certains couples de grimpeurs : l’homme équipe, conseille ou infantilise sa partenaire, parfois en commentant son corps ou sa pratique. Des initiatives destinées aux personnes queer existent dans certaines grandes villes, mais restent rares et souvent isolées du reste de la communauté.
Malgré ce constat, Marie refuse de considérer l’escalade comme définitivement figée.
« Je crois que c’est un milieu où il est possible que ça change, que ça bouge déjà à certains endroits et que c’est un superbe cadre de luttes, rempli de personnes belles, fortes et inspirantes. » Dénoncer ces mécanismes ne revient donc pas à rejeter la grimpe, mais à vouloir la rapprocher des valeurs d’ouverture qu’elle revendique.
La sororité pour reprendre sa place
Si À l’air libre aborde le sexisme et les discriminations, le récit ne se limite pas à leur dénonciation. La joie de grimper, la liberté, le dépassement de soi, la confiance et le plaisir d’être dehors y occupent une place essentielle.
La sororité permet aux personnages de s’entraider, de se construire et d’occuper ensemble des lieux dont elles peuvent se sentir exclues. Marie en a elle-même fait l’expérience en participant à l’organisation d’une journée FINTA à Freyr avec le Club alpin belge. L’acronyme désigne les femmes ainsi que les personnes intersexes, non binaires, trans et agenres.
Cette première journée dédiée sur le site belge a été rendue possible par « une poignée de personnes déterminées à faire bouger les choses ». Pour Marie, ces rendez-vous ne constituent pas un repli. Ils renforcent la confiance et la légitimité de personnes confrontées aux violences sexistes et sexuelles, afin qu’elles puissent prendre pleinement leur place dans la grimpe.
« Il y a beaucoup de joie dans la grimpe et les montagnes. Il faut simplement laisser de la place et que certains acceptent de repenser leurs privilèges. »
Ralentir pour imaginer un autre rapport à l’aventure
Le voyage à vélo apporte une autre dimension politique au projet. Aller grimper sans voiture, accepter la lenteur et faire du trajet une partie intégrante de l’aventure permettent de s’éloigner d’une logique d’efficacité, de consommation et de performance.
Le vélo ouvre un temps de contemplation et de déconnexion. Il accompagne le cheminement émotionnel des personnages tout en dessinant une pratique plus sobre de la montagne. Pour Marie, ce choix porte « une envie de raconter un monde possible », dans lequel partir à l’aventure signifie aussi ralentir, observer et habiter autrement les territoires traversés.
L’intime, le sportif, l’écologique et le politique ne constituent donc pas quatre sujets juxtaposés. Ils avancent ensemble, portés par les corps et les relations des personnages.
Un projet désormais à la recherche d’un éditeur
Marie Noppe a présenté À l’air libre en juin 2026, à l’occasion de son jury de fin de master en bande dessinée à Saint-Luc Bruxelles. Le projet a ensuite intégré le top 20 du prix Raymond Leblanc 2026, une sélection qui lui a permis de gagner en visibilité et de recueillir de premiers retours.
La bande dessinée compte actuellement environ 90 pages. Marie poursuit son travail tout en recherchant une maison d’édition susceptible de l’accompagner, avec l’espoir de donner une nouvelle dimension au projet en 2027. Certaines de ses planches seront également exposées au Musée de la BD à Bruxelles, du 9 octobre au 31 janvier.
À travers cette histoire, elle souhaite d’abord parler aux personnes qui aiment la montagne et l’escalade, mais aussi aux personnes queer et à la communauté LGBTQIA+. Sans refermer le récit sur celles et ceux qu’il représente directement : son ambition est également de toucher un public plus large, de rendre visible le sexisme encore présent dans la grimpe et d’ouvrir des discussions.
À l’air libre ne cherche ainsi pas uniquement à ajouter de nouveaux personnages dans un décor ancien. Le projet tente de transformer le récit lui-même : remplacer la conquête par le cheminement, l’individualisme par la sororité et la domination de la montagne par une autre façon de l’habiter.
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✍️: Théo de GrimpActu














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